mercredi 12 juin 2013

Il était une (mauvaise) foi : Roustang critique de Lacan

“Si nous avons suivi Lacan, écrivait François Roustang déjà en 1986 (Lacan, de l’équivoque à l’impasse, Paris, Les Editions de Minuit), c’est qu’il a été un prestidigitateur de génie" (p. 12) Ainsi toute la théorie de Lacan ne serait qu’une fumisterie et même - puisqu’elle a prétendu à la Vérité, une véritable tromperie. L’auteur nous explique qu’au départ, Lacan avait réussi à ouvrir sur son dehors, sur les autres disciplines savantes et sur le tout de la culture ; puis de cette phase d’ouverture nous sommes passés à une phase où la théorie analytique se serait refermée sur l’ensemble des connaissances, prétendant les dominer. Un des aspects de cette “méchanceté” de Lacan, affectant cette fois ses proches et son Ecole, tient à ce que “Lacan a voulu demeurer celui qui était supposé savoir" (p. 14). Rappelons que la “supposition du savoir” est l’autre nom du transfert opéré par l’analysant sur l’analyste à qui s’adresse sa demande, ce qui bien sûr a pour effet immédiat d’interdire toute communication d’égal ou égal. Lacan aurait donc fait perdurer ce lien propre à l’analyse entre sa personne et les membres de son Ecole, à seule fin d’assurer sa maîtrise. Si l’on admet cet argument, il n’est pas difficile de relever une contradiction absolue entre la volonté de maîtrise et ce qui devrait être le désir de l’analyste, à savoir justement ne jamais être vraiment là où l’analysant le suppose. Toute la chicane repose sur le fait que les places respectives de l’enseignant et du psychanalyste sont inconciliables, alors que Lacan aurait justement tenté de les confondre. Pire il aurait tenté de valider son savoir par sa position d’analyste, ne recevant aucune critique, n’acceptant aucun dialogue. Dans le principe, l’argument de cette critique est fondé. Malheureusement elle repose sur une interprétation pour le moins tendancieuse des faits... Tout d'abord on nous demande d’admettre que Lacan occupait intentionnellement et sans vergogne ces deux places pour un certain public. Or n’était-il pas contingent (et aussi bien inévitable) qu’une bonne partie de ce public fût en même temps analysé par Lacan ? Concernant la “tromperie” supposée, de deux choses l’une : ou bien Lacan savait ce qu’il disait (cela semble acquis) mais savait aussi, pour diverses raisons, tenir à distance son public (son style élliptique, énigmatique, son côté maître zen) ; ou bien il “bluffait” ou tout au moins se complaisait à entretenir la confusion et l’équivoque, laissant croire qu’il savait. Dans tous les cas, le seul moyen de savoir est d’y aller voir et d’étudier ce que dit Lacan. 

Tout d'abord Roustang (avec d’autres) omet de faire une distinction capitale, qui est la véritable solution de ce problème en quelque sorte “politique” : il convient de séparer d’un côté l’Ecole de Lacan, et de l’autre son Séminaire. Ce qui se passe lors du séminaire peut bien connaître les impasses spécifiques de la maîtrise, de l’illusion du discours, etc. ; ce qui se produit dans l’Ecole connaît les inconvénients majeurs mais classiques de toute institution et de toute administration, essentiellement le centralisme. On ne peut pas confondre ces deux problèmes en un seul qui aurait comme cause ou même comme nom principal : Lacan. Par ailleurs on ne peut pas demander à la psychanalyse de s’enseigner et de s’administrer comme n’importe quel savoir, c’est-à-dire dans un cadre institutionnel classique et “républicain”, puisqu’elle n’est pas un savoir rajouté à la somme des savoirs, ni une nouvelle matière, mais une théorie doublée d'une pratique à bien des égards révolutionnaires. Une discipline responsable car engagée auprès de sujets, donc à forte connotation éthique, mais naturellement militante de sa "cause" et dont on ne saurait exiger ni neutralité théorique ni même “objectivité” scientifique (puisque la psychanalyse ne se définit pas comme une science, rendant caduques la plupart des critiques épistémologiques qui lui sont adressées). Il est donc bien normal qu’un psychanalyste adhère aux thèses... de la psychanalyse, plus précisément aux thèses lacaniennes dans le contexte qui nous occupe ici. Mais Roustang pense que “les analystes exigent de tout critique qu’il ait fait une psychanalyse, ainsi espèrent-ils que le cercle restera vicieux" (p. 16). Certes il y a bien un “principe d’analyse suffisante” implicite stipulant que personne ne saurait tenir un "discours analytique" en dehors du cadre de la "psychanalyse" entendue comme praxis générale, et qui conditionne effectivement la validité des positions théoriques à l’expérience préalable de la cure. Mais nous savons aussi que ce principe existe beaucoup plus puissamment encore et sous des formes bien plus aliénantes dans le “sens commun” et dans la philosophie en tant que sens commun “supérieur”. Le "Principe de philosophie suffisante" énonce que personne "n'échappe" à la philosophie, c'est-à-dire au langage de la raison dès lors qu'on prétendrait l'écarter ou la critiquer (il prétend aussi que le Réel n'échappe pas aux visées de la pensée - mais c'est un autre problème) ; tandis que, en théorie, le principe d'analyse suffisante s'inscrit simplement en faux contre tout méta-discours de type philosophique sur l'analyse, et, en pratique, condamne par avance toute velléité psychologisante d'"analyse sauvage" (en dehors de la situation analytique duelle) comme illégitime. Ce dont personne ne se plaindra.

Mais selon certains Lacan aurait aggravé encore la suffisance habituelle de la psychanalyse en n’acceptant pas la réplique, pire en ayant créé les conditions de son impossibilité. Mais une nouvelle fois, de quoi parle t-on ? De ce lieu d’enseignement qu’on appelle “séminaire” ? Mais quel enseignant ne pose-t-il pas a priori son discours comme vrai? Disons clairement qu’un séminaire, du moins dans la tradition philosophique que reprend ici Lacan, n’est pas un lieu de recherche collective et d’“échanges fructueux” car il n’a pas pour vocation la recherche, justement, mais l’enseignement. Parle t-on de l’Ecole ? C’est alors un lieu de recherche, et c’est bien ainsi que Lacan l’a conçue et en a prévu le fonctionnement. Ce n’est pas un simple lieu de transmission du savoir, mais un lieu de production : production de travail et de savoir. On dira pourtant que dans l’Ecole de Lacan, il faut adhérer aux thèses du maître! Certes, l’école de Lacan est l’école de Lacan, ce n’est pas l’école de la République : nul n’est obligé d’y entrer. Dès 1964 Lacan a produit un véritable concept de l’“Ecole” pour répondre à deux questions essentielles. "Pour traiter de la première question, “qu’est-ce que la psychanalyse ?”, Lacan a inventé le cartel, pour la seconde, “qu’est-ce qu’un psychanalyste ?” il a inventé le dispositif de la passe." (J.-C. Razavet, in La lettre mensuelle de l’E.C.F., Juin 95). L’Ecole rassemble un certain nombre de sujets décidés à travailler ces questions “ensemble”, en conjurant à la fois les méfaits de l’isolement et de la maîtrise : telle est précisément la fonction du cartel avec le principe du “plus-un” (cinquième membre assurant une sorte de maîtrise “faible”, ni censeur ni organisateur, tout au plus coordinateur du travail…). “La notion d’école est née à mon sens de la transformation d’une crise imaginaire groupale en crise de travail" (id.). La “passe”, quant à elle, est une invention de Lacan : à la fois une idée, un mécanisme et aussi matériellement un cartel spécial destiné à régler et promouvoir à l’infini la production d’analystes. 

Mais F. Roustang critique globalement la notion de “transfert de travail” qui prévaut dans l’Ecole de Lacan, à la manière du cartel ou de la passe. Cela correspondrait à une généralisation abusive et dangereuse du transfert comme pra­tique/théorie, allant de pair avec la notion de “psychanalyse pure” (c’est-à-dire-didactique) défendue par Lacan en 64, au-delà et surtout au détriment de la visée initialement thérapeutique de la psychana­lyse. Pour beaucoup encore, le but de la psychanalyse devrait être de soigner des malades et non de contaminer tendanciellement tout le tissu social en engageant chaque analysant à devenir analyste... En effet la psychanalyse pure n’est rien que passage du psychanalysant au psychanalyste. Le transfert est premier, auto-suffisant, et Lacan dénigre la thérapie comme telle : “Observai-je en effet qu’il n’y a aucune définition possible de la thérapie, si ce n’est la restitution d’un état antérieur ? Définition justement impossible à fixer dans la psychanalyse" (J. Lacan, “Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole”). Le critique se demande alors si généraliser et perpétuer le transfert, faisant “travailler” ainsi à perte de vue le transfert, ne revient pas à placer éternellement les signifiants lacaniens en position de grand Autre. Il souligne l’ambiguïté frappant ceux que Lacan distingue en 1964 comme “Analystes de l’Ecole” (par oppositions aux “simples” membres praticiens), car cela conduit dans la foulée à distinguer les “vrais” passants, ceux qui ont décidé de “suivre” Lacan. Or, “Pas moyen de me suivre sans passer par mes signifiants" prévient Lacan. D’où l’ambiguïté et finalement l’échec, selon certains, de ce procédé de la passe où l’analysant (parfois déjà analyste) est invité initialement à témoigner de son “passage au désir d’être analyste”. Car le désir d’être analyste ne se distingue plus vraiment de l’envie d’être analyste de l’Ecole ; et le passage ne peut plus guère témoigner, au mieux que de l’assimilation d’un enseignement, au pire du ralliement à une croyance. “Devenir ‘Analyste de l’Ecole’, c’est pouvoir témoigner que son analyse a été la mise en acte de la doctrine de Lacan” écrit assez durement Anne Levallois. L’idéal de la passe est repris avec le mathème qui ga­rantit l’unité de la transmission. Mais la véritable unité de la doctrine comme de sa transmission est assurée par le nom même de Lacan. Lequel l’avoue lui-même : “Le seul nom propre dans tout ça, c’est le mien. L’extension de Lacan au symbolique, à l’imaginaire et au réel, c’est ce qui permet à ces trois termes de consister" (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, séance du 16 novembre 1976). Ainsi le nom de Lacan et sa “nomination “en doctrine (RSI) se prêtent-ils aux “fidèles” pour un transfert où la névrose des uns est intégrée et dépassée dans la névrose de l’Autre : à savoir cette communauté culturelle (au fond toujours névrosée) qu’est la psychanalyse. Au bout du compte, on peut craindre que la “question de l’origine” propre à chaque analysant se déplace avec la psychanalyse pure sur le terrain d’une question plus théorique : celle du rapport originel entre chaque analysant/analyste et “La” psychanalyse. Rapport qui risque de demeurer inanalysé tellement il confine au sacré. 

Cependant il convient de relativiser ces critiques qui font cercle, beaucoup plus qu’il n’y paraît, avec leur cible. Si l’on s’en tient au dernier point, la soi-disant confusion du champ analytique avec le signifiant “Lacan”, il est bien difficile de l’attribuer à Lacan lui-même, à son idéal de “pureté” ou à son théoricisme. A côté du “grand” Autre indument idéalisé, il y a aussi les “petits” autres, non moins idéalistes ! Si d'autre part le prétendu thé(rr)oricisme de Lacan et des "lacaniens" insupporte tant les partisans d’une pratique plus thérapeutique (plus originelle ?), il est facile de retourner leurs arguments contre eux et de les soupçonner de chercher une pureté, une simplicité de l’expérience analytique qui n'existe nulle part. A la fois surestimation de l’expérience et sous-estimation du discours analytique, dont l’impact social n’est ni à craindre ni à désirer car déjà bien réel et inévitable. De toute façon les prétentions soi-disant hégémoniques de la psychanalyse, si elles étaient avérées, seraient négligeables comparées à celles de son concurrent immédiat, le discours de la science qui règne actuellement sans partage — n’était son symptôme : justement l’analyse ! — sur le monde moderne. Quoi qu'il en soit Roustang voit dans le discours analytique et sa surexploitation lacanienne une contradiction simple, horriblement éloignée de la pratique thérapeutique ; bref une aberration. Le succès même de Lacan est imputable à ses excès de discours — mais l’échec de sa pratique est patent. Pour Roustang, Lacan érige la pratique des équivoques et des provocations discursives en un véritable “principe d’incohérence”. Passons sur le fond de la position théorique de Roustang qui, en vérité, n’admet pas l’inconscient freudien et ne peut pas plus adhérer au credo lacanien : “l’inconscient est structuré comme un langage”. Pour lui il y a là un sophisme qui voudrait imposer une définition de l’inconscient à partir de son mode de dévoilement, en l’occurrence le langage. Mais l’argument de cette critique s'avère insuffisant et surtout philosophiquement périmé, car en effet il n’y a pas de vérité en dehors du dévoilement de la vérité, et l’inconscient freudien est une hypothèse forgée à partir de ses multiples dévoilements.  Par ailleurs il est vain de prétendre que Lacan chercherait l’incohérence pour l’incohérence, en surréaliste retardé ! Le ressentiment et la mauvaise foi de Roustang sont ici patents. Derrière la contestation du lacanisme, ce sont bien les principes fondamentaux de la cure psychanalytique qui sont visés, au nom d'une théorie de l'affect des plus approximative et du retour à l'hypnose. (A suivre.... justement sur ce point : l'hypnose comme alternative la psychanalyse ?).