jeudi 21 avril 2011

L'analyste et le désir de savoir

Reprenons le problème (freudien) de l'idéal de la science et transformons-le, avec Lacan, dans les termes inédits d'un désir de savoir. Lacan a soutenu à une époque qu'il n'y avait pas de désir de savoir, au sens où la psychanalyse entendait le concept de désir. Or dans sa "Note italienne", il y voit au contraire la formule qui répond à la question, sans cesse relancée par lui, des relations de la psychanalyse avec la science. Il s'agit donc bien du "désir du psychanalyste". On pourrait même dire, avec J.-A. Miller ("La passe de la psychanalyse vers la science : le désir de savoir", in Quarto, 56, décembre 1994), que le désir de savoir accomplit "la passe de la psychanalyse vers la science", ce qui mérite d'amples explications.

Ce qu'on peut admettre comme un postulat de départ, concernant le point de vue de Lacan, c'est que pour lui la science et la culture qu'elle induit sont les principales interlocutrices de la psychanalyse, non seulement parce que celle-ci opère sur le "sujet de la science" mais parce qu'actuellement, la science occupe une position de maîtrise à l'échelle mondiale. Cela n'autorise pas pour autant à confondre le discours de la science avec le discours du maître, que Lacan assimile plutôt à la philosophie, ni l'"envers" de la psychanalyse (la maîtrise) avec son "partenaire" (la science). A ce sujet Miller risque une comparaison : "On peut parler de l'analyste comme partenaire de l'analysant, à l'occasion par la métaphore du jeu de cartes, et la psychanalyse elle-même est comme engagée dans un jeu où son partenaire, à qui elle reprend des cartes, c'est la science". Dans cette partie, chacune détient un atout majeur, un axiome concernant le savoir que Popper dirait sans doute "irréfutable" : pour la science, ce serait "il y a du savoir dans le réel", et pour la psychanalyse : "il n'y a pas de rapport sexuel". Le premier concerne la science moderne, galiléenne, en tant qu'elle prétend lire "à livre ouvert" dans le réel, sans qu'interfère la subjectivité, et pose au fond que le réel est mathématique. "Il y a" donc en effet du savoir, à découvrir, mais ce n'est pas une question de point de vue. Quant à la psychanalyse, elle "loge un autre savoir à une autre place" (Lacan) et plus exactement, puisqu'il n'y a pas de savoir sur le réel dernier ou sexuel (puisque sans rapport inscriptible), il n'y a que du "savoir supposé". C'est le savoir inconscient, qui lui n'est pas dans le réel (sauf cas de psychose), mais dans les mots, dans la parole, surtout lorsqu'elle associe librement. En outre, la psychanalyse n'opère pas autrement qu'en supposant un sujet à ce savoir. La grande différence entre les deux savoirs est que le scientifique prétend détenir en même temps la cause de son savoir et assure savoir ce qu'il sait ; à l'inverse l'analyste laisse la cause en dehors du savoir et sait qu'il ne sait réellement pas ce qu'il sait : il n'en détient que la "signification", pourrait-on dire, qui est l'existence de l'inconscient (mais nul ne "possède" l'inconscient comme on détient un savoir scientifique).

J.-A. Miller propose de distinguer trois phases dans l'élaboration lacanienne du désir de savoir et le nouage qui en résulte dialectiquement de la psychanalyse avec la science. Le premier rapport est une dépendance de la psychanalyse envers la science, puisque c'est avec la science que se produit, premièrement la division du sujet et sa forclusion, et deuxièmement que le symptôme social devient lisible, en particulier sous sa forme religieuse (le religieux ne cessant de faire "retour", dans la civilisation scientifique) et capitaliste (la misère de l'assujettissement à l'objet). Par ailleurs la psychanalyse n'est concevable qu'après Kant et la répercussion éthique qu'il assume de la révolution newtonienne. Mais, deuxième phase, il y a bien aussi une face de protestation de la psychanalyse envers la science, qui se situe exactement au niveau où dès les premières productions scientifiques une humanité réfléchie, éthique et cultivée a du rejeter cette réduction intolérable d'elle-même, et revendiquer une ignorance - Lacan évoque de façon volontairement anachronique la "docte ignorance" - visant le vrai au-delà du savoir. En un sens, c'est bien aussi la visée de la psychanalyse. Puis, troisièmement, Lacan introduit le désir de savoir. Il le met en relation avec une catégorie singulière, celle des "rebuts de l'humanité" ou de la "docte ignorance", qui reçoit un message inédit de la science. Voici la figure du psychanalyste. Au-delà du désir de science, qui est volonté de maîtrise, au-delà du désir de ne pas savoir, qui est un désir pieux, il faut distinguer un authentique désir de savoir qui met en selle le sujet et plus seulement le signifiant, comme c'est le cas dans la science. "A cause de ce caractère acéphale du signifiant dans la science, note J.-A. Miller, on est conduit à rapporter la science à la pulsion - la pulsion est ce vecteur acéphale - et même à la pulsion de mort". Voilà où mènerait le désintéressement de la science pour la vérité subjective. Mais la pulsion et bien sûr le signifiant sont aussi à l'œuvre en psychanalyse, et Miller d'ajouter aussitôt : "la psychanalyse se situe comme au point où il s'agirait de traiter de la question de la vérité avec les moyens de la science". Propos quelque peu ambigus, si l'on oublie que la "vérité" en question n'est pas celle de l'homme (dont s'occupe les "humanités") mais celle du sujet, et que le rôle de l'analyste n'est pas tant de découvrir une vérité, fût-elle singulière et subjective, que de faire jaillir, de sa position d'ignorant, un savoir jusque là s'ignorant et faisant maintenant effet de vérité pour l'analysant.

Il reste à préciser ce que sont "les moyens de la science". "Le désir de traiter cette question-là d'une façon inédite, c'est ce que Lacan appelle "désir de savoir", qui est comme la transformation du désir de la science quant il touche à ce qu'il exclut et même à ce qu'il forclôt, à savoir la question de la vérité". Miller condense alors son propos sur un "moyen" inédit et plus spécifiquement analytique, cette invention que Lacan a nommé justement la "passe". Dans la passe se joue en même temps que le passage d'un analyste vers l'Ecole, le passage de la psychanalyse vers la science, et dans les deux cas, c'est la mise en acte d'un désir de savoir. Ne pas se prendre pour une entité de savoir, côté analyste ; ne pas ériger en modèle de savoir la conception freudienne de l'analyse et son idéal de science, côté psychanalyse. Le paradoxe - ou la loi de la dialectique -, selon Miller, est qu'il faille opter historiquement pour la science plutôt que pour la docte ignorance, afin de ne pas enfermer l'analyse dans un stérile désir de science. L'analyste lacanien - issu de la passe - n'en reste pas moins le rebut, non seulement de l'homme de science classique (qui le prend pour un littéraire), non seulement de l'humanité ordinaire (il paraît inhumain avec ses "moyens" empruntés à la science et son silence fatidique), mais encore le rebut... des freudiens orthodoxes (qui, du haut de leur idéal, le prennent pour un charlatan)... Ce statut de déchet installe l'analyste du côté du désir plutôt que du côté du savoir (ou de la jouissance, bien que cela se jouisse aussi, sans doute), en bref il l'identifie comme symptôme.