samedi 28 novembre 2015

Le (non-)savoir psychanalytique et la science

Paradoxalement, c'est par la médiation d'un non-savoir - irréductible au non-savoir socratique - que Freud fit le pas décisif vers l'inconscient, le savoir inconscient et son déchiffrage. Nul ne peut contester pourtant que l'idéal de Freud, maintenu quasiment intact du début à la fin de son œuvre, fut un idéal de science et même un idéal scientiste des plus classiques, comme le souligne Lacan lui-même. Cet idéal devait néanmoins se heurter à une impuissance de savoir due autant à la spécificité de l'objet de la psychanalyse qu'aux méthodes de celle-ci. Le scientisme de Freud a tout d'abord pour effet de distinguer l'idéal propre de la science et celui de la philosophie ou de la religion ; à cet égard la science - et tout spécialement la récente psychanalyse - se caractérise par son "éternelle jeunesse" puisqu'elle projette dans un avenir lointain les idéaux que les conceptions du monde, philosophiques ou religieuses, prétendent incarner pour le présent. Il serait facile de montrer combien le mode de temporalité impliqué dans une telle position d'idéal se révèle en réalité incompatible avec le discours analytique ; de fait, l'expérience clinique ne tarda pas à apporter un démenti aux illusions épistémologiques.

C'est dans la clinique qu'une forme de non-savoir se manifeste d'abord, confirmant dans un premier temps la "jeunesse" de la science nouvelle, puis ruinant - sans que Freud le reconnaisse - dans un second temps l'idéal de science puisque le point clinique se révèle bien déterminant pour la théorie. De quoi s'agit-il ? Dans "Analyse finie et analyse infinie", Freud remarque qu'un facteur nommé par lui "force de la pulsion" peut produire, lorsque cette force dépasse les capacités d'intégration du moi, un reste de jouissance inassimilable en termes phallique-génital. Ainsi la force de pulsion ne se ramène pas toute à de la qualité ; un facteur économique trop puissant ou imprévisible peut se constituer en énigme, autant pour le patient que pour l'analyste, et entraîner une impuissance de savoir qui n'est pas accidentelle mais constitutive et radicale.

Lacan transforme cette impuissance en un impossible à savoir. De même que l'on distingue deux formes ou deux phases d'impuissance chez Freud - celle de l'excès qualitatif qui est l'idéal proprement dit, fondé sur l'écart temporel, et celle de l'excès quantitatif à savoir la force de la pulsion et le phénomène de reste - l'on repère deux conceptions de l'impossible à savoir chez Lacan. Il s'agit rien de moins que de fournir une solution au problème de l'"analyse infinie" : on la trouve dans le concept freudien du "clivage du moi", repris et révélé par Lacan comme non-savoir radical du sujet face au désir de l'Autre. Le clivage se situe d'abord entre avoir et être (le phallus) puis, après assomption de la castration, entre l'avoir et ne pas l'avoir, ce qui dans ce dernier cas lie deux impossibles entre eux : n'étant jamais le phallus, le sujet ne sait jamais ce que désire l'Autre. Tout en dégageant la psychanalyse de l'idéal scientiste, en l'inscrivant dans une temporalité non progressive (effet rétroactif de l'acte qui sanctionne la fin - et non plus une finalité vague - de la cure), cette nouvelle analyse de la castration permet cependant de renouer avec la science, plus exactement avec le sujet de la science, puisqu'elle fait correspondre le manque de la castration avec celui qui donne son départ à la science, soit le non-savoir dont se prévaut méthodiquement Descartes. Mais ce n'est qu'une première phase qui assigne au sujet en tant que vérité de la science la tâche d'advenir et de se réaliser de façon satisfaisante. On ne peut certes pas parler d'"idéal" mais peut-être d'une surestimation des capacités du signifiant à résorber la jouissance, tant que l'enjeu du sujet se réduit dans l'avoir ou le non avoir symbolique qui définit la castration ; or, comme la force de pulsion avec Freud, il y a lieu de considérer un reste de jouissance (l'objet-cause) qui divise réellement le sujet en le maintenant, à son égard, dans un non-savoir radical.

Cependant il y a eu promotion du concept de savoir au dépend de celui de vérité, puisque le "reste de jouissance" signifie justement l'impossibilité d'accéder à la vérité, au déchiffrage intégral du symptôme ; tandis qu'il y a bien un savoir possible du passage conduisant de l'impuissance face à la jouissance vers son impossible symbolisation. Dans le parcours de Lacan l'on peut isoler une première conception, liée à la problématique de la castration, où la vérité essentiellement parlante est réputée excéder le savoir. Puis l'on passe à une seconde conception qui voit émerger un savoir - peut-être inscriptible - incluant, ou plutôt n'excluant pas (contrairement à la science), la vérité subjective qui est aussi la vérité sexuelle (pas de rapport sexuel pour les sujets parlants). C'est là qu'en un sens le savoir dé-passe la science. Il suffit de ménager un cadre spécifiquement analytique propice à sa constitution, et c'est ce que Lacan a tenté de faire avec la "passe" : l'analyste, en position d'objet-cause, ne sait rien ; mais pour discerner le faux savoir qu'on lui suppose et préserver le non-savoir qui garantit la qualité de son écoute (et ainsi "vaincre" le facteur quantitatif dont s'émouvait Freud), il a dû en passer par un savoir qui est moins un savoir-faire (technique) qu'un savoir-être (éthique : être ce rebut).

Rappelons d'une part les conditions proprement a-scientifiques du transfert analytique, et d'autre part la charge de savoir qu'il suppose et qu'il fait effectivement advenir. Le véritable test, l'épreuve de vérité de la "jeune science psychanalytique" fut bien pour son fondateur lui-même : le transfert. Or si cette expérience ne satisfait pas de toute évidence à la définition d'une expérience scientifique, ce n'est pas du tout pour des raisons de non falsifiabilité (Popper). Le transfert serait même un modèle de falsifiabilité, au niveau du savoir qu'il engage ; mais il est vrai que les erreurs successives de Freud, à cet endroit, son inconséquence par rapport aux thèses initiales sur l'inconscient, peuvent nourrir cette idée que le transfert est la véritable pierre d'achoppement de la "jeune science" : fort de cette croyance, de cet argument-écran, l'épistémologue critique ne peut plus voir la cause réelle qui entame pour de bon la science de l'analyste, tout en lui léguant un savoir spécifique. D'emblée le transfert est appréhendé par Freud comme le phénomène le plus aléatoire de la pratique analytique, celui qui présente le plus de risques d'erreur et d'arbitraire de la part du médecin : Freud : "L'interprétation des rêves, l'extraction d'idées et de souvenirs inconscients des associations du malade ainsi que les autres procédés sont faciles à apprendre : c'est le malade lui-même qui en donne toujours le texte. Mais le transfert, par contre, doit être deviné sans le concours du malade, d'après de légers signes et sans pécher par arbitraire." Ce texte (1905) situe de façon exemplaire la fiabilité - compatible avec l'exigence de science - de la pratique analytique du côté du dire de l'analysant, tandis que le transfert apparaît essentiellement comme régressif et manifeste une résistance au traitement. Il ne s'agit plus, comme dans les Etudes sur l'hystérie (1895), d'un épisode ordinaire du flux associatif mais - spécialement à partir du texte sur la "Dynamique du transfert" (1912) - d'un investissement libidinal porté sur le médecin, et que celui-ci doit révéler quasiment de force au patient afin qu'il retrouve le chemin des associations.

L'erreur de Freud fut de ne pas inclure immédiatement le transfert dans la logique analytique (analyse de l'inconscient), mais de prétendre le traiter sur le mode de la suggestion, au point que l'analyse se résoudra chez certains de ses successeurs en "analyse des résistances". Si le patient recule devant la règle fondamentale, il faut s'attendre à ce qu'il résiste également à la suggestion menée par l'analyste pour lever... les effets de résistance du transfert. Bref, on n'en sort pas, et surtout l'idéal de science s'éloigne. Corollairement l'accent est mis désormais sur l'interprétation comme dévoilement d'un sens caché, au lieu de faire confiance aux effets thérapeutiques de l'association libre. Dès lors il n'y aucun moyen de vérifier le bien fondé du travail de l'analyste qui n'en impose pas moins ses vues à l'analysant, puisqu'un énoncé de ce type admet toujours une multitude, sinon de sens, du moins de lectures ; tandis que le déchiffrage s'opérant dans la parole scandée se vérifie (ou se réfute) en quelque sorte de lui-même. D'où provient alors, dans l'optique freudienne, le savoir-interpréter du psychanalyste, sa connaissance du sens caché ? Freud évoque d'une part la connaissance du contexte, soit la structure signifiante métonymique des dires du patient, et d'autre part la comparaison analogique fondée sur un symbolisme plus ou moins accessible et universel ; on voit où ce deuxième critère pourrait nous entraîner : aux antipodes de la vérité surgissant dans le dire du patient, et à un obscurantisme ne réduisant nullement le rôle de l'intuition chez l'analyste. A cela il faut ajouter que si le patient doit se laisser convaincre par l'analyste, de manière à être informé des effets du transfert négatif et à y renoncer, il s'y prêtera d'autant plus grâce à l'espoir et la confiance suscités par le transfert positif, de sorte que la suggestion s'avère totale et circulaire - la partie se jouant néanmoins, selon Freud, dans la pleine reconnaissance des effets du transfert et avec la volonté de le détruire. Mais nous sommes dans l'impasse et il faudra attendre Lacan avec son "retour à Freud" - le Freud lecteur de l'inconscient (1895 - 1905) - pour en sortir.

Loin de préconiser un usage suggestif du transfert, Lacan ramène celui-ci à sa vraie dimension qui est celle de l'inconscient lui-même et de sa mise en acte dans la cure. Il ne s'agit plus de rechercher un sens et d'imposer une interprétation, mais de relier le principe du transfert à l'existence d'un savoir supposé. Il peut s'incarner d'abord dans le sujet supposé savoir, qui supporte le transfert, mais il est avant tout "sans sujet" et n'appartient par exemple pas davantage à l'analyste qu'à l'analysant. Bien entendu il y a lieu de faire advenir des révélations sur ce savoir qui peut éclairer un symptôme : c'est la dimension de la vérité subjective. Mais fondamentalement il y a toujours un savoir supposé d'avant toute vérité et toute science : par exemple il était un "savoir" de la gravitation universelle avant que Newton n'en formule la loi scientifique, il était même supposé à un sujet nommé Dieu, en quoi il y avait méprise (c'est ce que Lacan appelle la "méprise du sujet supposé savoir", constituante du transfert puisqu'elle revient à mettre l'analyste à cette place du savoir).

L'apport de Lacan ne s'arrête pas là. Il n'est pas de savoir sans évoquer quelque jouissance, comme il n'est pas de vérité sans sujet. L'autre ressort du transfert, c'est la jouissance et précisément la position de l'analyste au lieu de la jouissance perdue : l'objet 'a' ; et c'est la collusion ou plutôt la superposition de l'objet perdu et du savoir supposé qui met en route mais aussi permet de stopper le transfert. Justement, une fois que ce savoir est transféré sur l'analysant et que cet objet est reconnu comme tel, c'est-à-dire chu, on dit que le sujet supposé savoir est "destitué" : il ne reste plus qu'à laisser "choir" à son tour l'analyste ! De quel savoir parle-t-on alors, advenant dans la cure et que ne peut "trouver" aucune science ? Celui-là même qui correspond à l'assomption pour le sujet de la castration, soit la reconnaissance de l'impossibilité du rapport sexuel ; concrètement, l'abandon du fantasme et de son assujettissement.

Après avoir ainsi disjoint fondamentalement le savoir et la science (l'analyse met en place un savoir mais elle n'est pas elle-même une science), il n'est pas illégitime de se demander à nouveau quelle relation à la science peut et doit entretenir la psychanalyse. La science qui peut épauler le plus efficacement (et aussi le moins idéologiquement) la psychanalyse est, selon Lacan, la logique. Elle seule peut notamment rendre compte de ce qui se produit de façon rigoureusement articulée dans le transfert. Bien sûr elle ne prend pas en charge le côté "un plus un" de l'expérience clinique, ni a fortiori l'inertie propre de la jouissance : il y a toujours quelque part "un reste qui résiste" et c'est pourquoi l'analyse ne se ramène pas non plus à la logique. On voit comment cette sorte d'auto-limitation (par le transfert et par la jouissance) de la psychanalyse rend profondément caduque la thèse de Popper : dans ce qui est maîtrisable, comme dans ce qui n'est pas maîtrisable par l'analyste autant que par l'analysant à cause du transfert, rien, aucune locution n'est émise et ne résonne autrement qu'en subissant l'épreuve de falsification. Les dires de l'un sont immédiatement sanctionnés par les dires de l'autre. Simplement la sanction se réfère à la jouissance qui lamine le savoir, mais aussi qui s'incruste en lui et rend imprévisibles (et non infalsifiables) les effets de certaines paroles, intonations, etc., sur l'autre. Le critère de falsification, tout en n'expliquant pas grand chose au niveau du savoir et de la pratique analytiques, n'en est pas moins respecté proprement dès lors que, à l'instar de Lacan rectifiant (falsifiant !) Freud, l'accent est mis sur les dires de l'analysant : il y a bien falsification du savoir supposé à l'analyste et assomption du savoir chez l'analysant.