samedi 29 janvier 2011

Théorie du sujet et ontologie (Lacan et Badiou, II)

Qu’est-ce que le "sujet" pour Alain Badiou ? A vrai dire, le problème de ce dernier n’est pas simple, il pourrait se formuler ainsi : comment adapter à la philosophie, autant dire à l’ontologie, la théorie lacanienne du sujet ? La démarche est incontestablement originale car, d’habitude, c’est plutôt l'inverse que prétendent établir les commentaires philosophiques plus ou moins bien intentionnés à l'égard de Lacan, soit comment ce dernier parvient à adapter l’ontologie philosophique (la “métaphysique”, avec son sujet aussi bien) au sujet psychanalytique. Il s’agit pour Badiou d’établir une “loi de com­possibilité" (Conditions, Paris, Seuil, 1994, p. 277) entre philosophie et psychanalyse. Mais cette loi, n’est-elle pas d’abord une loi de la philosophie, plus spécialement de l’ontologie qui s’astreint à penser le vide de l’être ? Pour preuve : “la pensée ne s’autorise que du vide qui la sépare des réalités" (p. 278). Ou encore : “Et nous serons aussi d’accord que philosophie et psychanalyse n’ont aucun sens, hors du désir qu’ait lieu quelque chose d’autre que le lieu" (id.). Seuls diffèrent les lieux où localiser le vide comme condition du penser : la philosophie l’appelle l’être en tant qu’être, la psychana­lyse lui a donné le nom de sujet. Dans sa veine antiphilosophique, Lacan voit dans la première formule l’expression du Même, la confusion de la pensée et de l’être, et au contraire il n’hésite pas à souligner l’altérité, le caractère excentré du second. On peut encore dire qu’en philosophie, le vide se localise dans la contradiction dis­cursive, tandis que la psychanalyse le voit surgir dans l’excès d’une parole. Mais ce qui intéresse Badiou, c’est le dénominateur commun, soit l’impasse (ou l’incomplétude du savoir) d’où se fraye une vérité et se formalise finalement un savoir de cette vérité : Badiou propose le terme platonicien d’Idée pour désigner cela, et voit dans la mathématique le lieu consacré de l’Idée (le “mathème” lacanien). Du coup il revient à la mathématique d’assumer que la localisation du vide se fait dans l’être : “Il n’y a pas d’autre ontologie que la mathématique effective" (p. 285) écrit-il. Il devrait préciser alors que ce qui s’ensuit ne s’autorise que d’une méta-mathématique (ce qui ne fait pas une bien grande différence avec la définition tradition­nelle de la philosophie) avant de glisser vers l’éthique (ce qui est encore plus classique). En quoi l’éthique, l’éthique des vérités, concerne et remet en selle le sujet de la philosophie.

Le sujet est reconstruit par Badiou selon la voie déductive (voir L’Etre et l’événement, Paris, Seuil, 1981). La thèse méta-ontologique en elle-même fait état du caractère soustractif de l’être en tant qu’être (dont le nom est le vide). De là on peut définir une vérité comme “un abord de l’être qui ne se démontre pas" (p. 285), soit un indiscernable. Mais l’occurrence de cet abord est une “rencontre” que Badiou appelle “événement” et qui s’avère indécidable. Le sujet, lui, est une “pure quantité évanouissante de vérité" qui occupe “l’entre-deux de l’indécidabilité de l’événement et de l’indiscernabilité de la vérité”. Badiou fait remarquer que la traduction lacanienne, c’est-à-dire analytique, de l’événement n’est pas autre chose que la “rencontre” amoureuse. Une telle rencontre localise un vide, plus exactement elle l’éprouve dans le non-rapport sexuel, alors que la mathématique le prouve au niveau de la lettre. Ces deux procédures définissent un bord commun entre psychanalyse et philosophie, qui n’autorise cependant aucun lien mais plutôt la déliaison ou le vide du lien. Finalement, le sujet “fidèle” de cette liaison/déliaison, de cette compossibilité mais non communauté de la psychanalyse et de la philosophie, nous maintenons qu’il revient au sujet éthique. Badiou lui-même lui attribue une vertu (il en faut pour supporter le non-rapport systématique !), la vertu éthique par excellence : le courage. Ainsi réinterprété, le lacanisme peut bien en effet passer pour un platonisme moderne…

Au fond Badiou a fait subir un déplacement au sujet lacanien ; mais je prétends que c’est d'un recentrement philosophique qu'il s'agit. Là où le sujet de Lacan se tenait dans le pur vide de sa soustraction, Badiou replace l’être en tant qu’être dont le nom est alors l’ensemble vide. Quant au sujet il est sus­pendu à l’événement, à sa rareté, et se dispose par conséquent du côté de ce que Badiou appelle “l’ultra-un”. Moins-un (Lacan) ou plus-un (Badiou), tel est selon les cas le chiffre du sujet. Le sujet lacanien devrait encore à Descartes une forme de substantialité ou de présence : qu’il y en ait toujours. Car pour Badiou, tout comme la vérité qu’il supporte, il peut ne pas y avoir de sujet : le sujet est essentiellement “rare”.

Voyant une sorte de permanence dans la dispersivité propre au sujet lacanien, Badiou à cet égard s’en tient manifestement à la définition du sujet par le signifiant, ou plutôt par le symbolique. Or ce qu’avec l’évolution de sa théorie Lacan remet plus ou moins en cause, c’est précisément cette notion d’un sujet “du” symbolique ; jusqu’à la théorie des nœuds borroméens où il n’est plus de définition univoque du sujet qui “tienne”, justement sans tenir compte aussi du réel et de l’imaginaire. L’intérêt de Badiou se porte sur le (non)rapport entre réel et symbolique, d’où émerge un sujet. Le concept des “trois-en-un”, R.S.I., n’est pas opérant dans sa théorisation. Or cette trinité R.S.I. est exigible en droit car elle constitue l’instance du sujet et commande notamment, depuis toujours, la distinction entre “signifiant” et “symbolique” dans la théorie de Lacan. On doit à Alain Juranville cette déduction rigoureuse des “trois ordres que porte en lui le signifiant" (Lacan et la Philosophie, PUF, 1984, p. 83) à partir du moment où “être-selon-le-signifiant, c’est désirer" (id.). “Car l’imaginaire, c’est d’une certaine façon le signifiant pris isolément, présence illusoire de l’objet absolu qu’il évoque, que l’on croit qu’il est ; le symbolique, c’est le signifiant aussi en tant que pris au contraire dans tout le système des signifiants, selon une essentielle synchronie (...). Et le réel, c’est l’entre-deux, la coupure qui sépare les deux signifiants, le néant où ils s’abolissent de n’être que des leurres" (id.). La dialectique signifiante n’est donc pas différente du désir lui-même, et le “sujet du signifiant” équivaut au “sujet du désir”. Bien sûr, en un sens, le sujet peut être dit “produit” par le signifiant, voire par le symbolique, faisant donc partie de la structure signifiante ; mais cela même le propulse en quatrième position, en quelque sorte après R.S.I., dans et hors cette même structure dont il est à la fois le “quart-élément” et le principe (ou le nom), soit la “signifiance” elle-même. C’est ce qui nous autorise à parler d’une structure signifiante quadripartite constitutive du sujet — en tant que sujet... du signifiant (divisé), du désir (castré), mais aussi du symptôme (clinique) et de la jouissance (séparée). Tout ce dont, en somme, oublie de parler Alain Badiou.

Ce dernier réinterprète dans sa propre conception le sujet comme charnière du réel (ou ce qu’il appelle l’événement) et du symbolique (pour lui : l’être mathématique, dans sa dimension soustractive). Aussi la philosophie d’Alain Badiou, parfaitement unitaire, prend-elle le double aspect d’une théorie du sujet et d’une ontologie. Toutes deux sont premières à leur façon : l’ontologie au niveau des principes, la théorie du sujet au niveau des fins ; mais celle-ci assurant finalement l’unité centrale du dispositif, je dirais que cette philosophie est essentiellement - comme toute philosophie - une éthique générale. En fin de compte la loi de “compossibilité” imaginée par Badiou entre la psychanalyse et la philosophie ne tient plus. A travers l’éthique, l’ancienne vocation hégémonique de la philosophie refait surface ; quant à la psychanalyse, elle ne peut pas accepter cette unification conceptuelle, pour elle métalinguisique, opérée par l’être et l’événement. Elle ne peut que se poser en concurrente du discours philosophique et lui ravir ses objets.

Revenons une dernière fois sur la dualité du sujet et du réel. D’une part on ne doit jamais oublier que, pour Lacan, le réel n’est qu’une dimension ou un a priori du sujet, mais non un “transcendantal” philosophique. D’autre part le lacanisme est une théorie du sujet et non une simple “philosophie du sujet”, c’est-à-dire une éthique couplée à une ontologie. Mais en réalité sujet et réel sont en "concurrence" chez Lacan, car tous deux synonymes d’exclusion et de soustraction. Or “il n’y pas d’Autre de l’Autre”, donc en toute rigueur on ne peut énoncer les deux simultanément (comme le sujet, en lui-même, ne peut penser et être en même temps, ou plutôt à la même place). Le “il y a” du sujet, chez Lacan, n’est donc pas de l’ordre de la permanence, encore moins de la substance, et pas vraiment non plus de la récurrence : ce qui le définit est cependant aussi ce qui le nie, à savoir le réel. Bien sûr, rapprocher le sujet et le réel comme étant du même ordre paraîtra un grossier contre-sens ; pourtant, à s’en tenir à la lettre de Lacan, une certaine ambiguïté demeure. Badiou propose une solution illusoire en plaçant le sujet sous la condition d’un “réel” événementiel, qui certes n’est pas l’être en tant qu’être, mais dont l’expression est à la fois ontologique et mathématique (il est indécidable car surnuméraire dans la présentation) et dont la raison dernière reste éthique (il faut un sujet, justement pour témoigner de l’événement, dire ou mi-dire la vérité, etc.).

Or, d’un tout autre point de vue, c’est pourtant vers une théorie transcendantale du réel, mais un réel immanent ou “joui”, non soustractif et non événementiel, que cette théorie la­canienne peut faire signe comme “théorie” ou “quasi-science” non philosophique. Un point de vue qui consacre l’identité “en-dernière-instance”, et non équivoque comme chez Lacan, du sujet et du réel : telle serait la thèse de la non-philosophie laruellienne, en l'occurrence de la non-psychanalyse. Cependant, face au recentrement éthico-philosophique du sujet chez Badiou, on ne peut que rappeler encore la particularité lacanienne, l’existence d’un sujet du désir et aussi d’un “quasi-sujet” de la jouissance (certes lié au signi­fiant) seulement repérable dans la clinique. A partir de là, deux voies s’offrent à la pensée. Soit l’on identifie tendanciellement l’Autre et le Réel : l’“Autre réel”, la Chose, devient un concept central et inséparable de celui de sujet, mais l’on contredit peut-être Lacan sur l’essentiel puisque le réel devient une instance en soi, l’Autre “lui-même”, et plus seulement une “dit-mention” du sujet. C'est la voie philosophique choisie par Alain Juranville et son interprétation quelque peu "lévinassienne" du lacanisme. Soit l’on prend la jouissance pour ce qu’elle est, c'est-à-dire un "reflet" du réel-Un (comme immanence ou passivité radicales : donc ici le "Joui") (*) et non un rapport impossible au réel-Autre, et nous refondons une théorie originale (non-philosophique et non-psychanalytique) du sujet comme “sujet de la jouissance”. La vérité du lacanisme est qu’il n’y a de réel que pour ou d’après un sujet ; en non-philosophie, il convient d’inverser la proposition, placer le sujet sous condition du réel, mais à modifier complètement le sens du réel devenant l’Un plutôt que l’Autre. Le lacanisme lu ou plutôt utilisé par la non-philosophie permet de dégager un sujet de la jouissance – ou possibilisant la jouissance - qui est celui de la clinique et non celui de l’éthique - laquelle n’infinitise que le désir, et ne conçoit qu’une jouissance impossible. Le lacanisme devient l’“occasion” d’une telle théorie du sujet et de la jouissance, bien sûr car elle s’y trouve en germe, et cette occasion n’est à prendre qu’à court-circuiter l'interprétation philosophique (ici, celle de Badiou).

* Pour plus de précisions, je renvoie à l'article fondamental résumant ma thèse ("Une théorie non-philosophique et non-psychanalytique de la psychanalyse") qui sera publié prochainement dans ce même blog.