jeudi 6 janvier 2011

Le discours psychanalytique et son sujet

Celui qui tient un discours le fait, de toute évidence, pour répondre à une question qu'il se pose ou pour apporter une solution à un problème. Il y a un problème lorsque croyances et certitudes défaillent devant le réel. Historiquement - car c'est l'ère historique elle-même - on peut dire que le discours est causé par un symptôme social ayant pour nom écriture, témoignant que quelque chose s'est déchiré dans la (fausse) harmonie du monde traditionnel. Cela se traduit par une question, portant non directement sur le réel ni même sur le symptôme en soi (l'écriture), mais plutôt sur l'être ou mieux encore sur l'être-un de ce qui est. Comme on sait cette question est assumée par la philosophie, mais de façon parfaitement circulaire ou auto-suffisante. C'est à la fois parce que la question n'existe que comme langage et parce que le langage est ce qui fait croire à l'être-un du réel, que la question sur l'être programme a priori la seule réponse possible : l'être et le langage, le questionné et le questionnant constituent la réponse elle-même, sous la forme élaborée mais très aporétique du discours philosophique. Autrement dit, la réponse de la philosophie à la question soulevée par le problème du réel, la réponse à la question de l'être, c'est la pérennité de la question ! Le refus de conclure caractérise la philosophie. La vérité ne saurait être proposée partiellement car elle doit être préservée et gardée comme l'enjeu absolu de la question, de la question de l'être. Naturellement il est d'autres discours, refoulant plus ou moins ou différemment le problème de la vérité au profit de la question, mais la philosophie est le discours princeps, celui qui ouvre avec son questionnement la possibilité d'autres questions et d'autres réponses.
Si la question est toujours formulée dans l'élément du langage et par le discours, rappelons-nous que sa cause n'appartient pas au langage mais émane directement du réel (c'est le "problème", la déchirure ou l'écriture), ce qui veut dire que, malgré la philosophie, la question dans sa vérité n'est pas la question de l'être mais la question du sujet. La vérité de la question de l'être, c'est ce qui apparaît toujours comme le problème de l'Un (ou du non-Un) pour un sujet dans l'écriture. Toute question, en tant que telle, en tant qu'elle ne fait pas cercle avec sa réponse, est d'emblée subjective. La question tout court, ce n'est jamais "qu'est-ce que" (Socrate) mais "pourquoi", elle ne porte pas sur l'essence mais sur le sens. De même "qui suis-je" (question antérieure à toute philosophie) prime évidemment sur "que suis-je ?". De sorte que le discours, causé par la première de ces questions mais articulant plutôt la seconde, ne peut que montrer une constante impuissance au regard du sujet ; une impuissance à le concerner vraiment.
Apparemment, il en va tout autrement dans le discours analytique qui fait littéralement éclater la question philosophique, puisqu'elle devient dans l'inconscient une radicale remise en question du sujet dans son existence, à travers la structuration quadripartite de l'ordre signifiant. La théorie analytique pose comme condition de la question et du discours l'existence d'une faille dans la jouissance. Sur le fond, ceci ci est conforme à la philosophie : il y a un problème, une déchirure-écriture, un symptôme… Pourtant la différence est de taille : la philosophie rabat le sujet sur l'être (un être scellé à l'imaginaire du discours), tandis que la psychanalyse interroge l'être comme sujet. Reste à savoir comment ce sujet, dans la théorie de Lacan, se confronte au problème de l'écriture (la lettre, pour lui) et du réel (l'impossible, corrélativement). Pour Lacan, il n'y a pas de "sujet du discours" si celui-ci n'est pas seulement l'acte individuel de parole (ce qu'il est aussi, bien sûr) mais une structure existentiale propre, elle-même susceptible de différentiation. Le discours étant alors le lieu des identifications imaginaires, il ne peut servir de repère qu'à un sujet supposé savoir, un semblant de sujet répondant à un discours du semblant ; en revanche il y a un sujet de la parole, puis un sujet de l'écriture comme "écriture parlante" dans la sublimation. Il semblerait au contraire que le sujet de la philosophie s'identifie plus aisément au sujet du discours, celui-ci prétendant à l'universel. Or cela s'avère également inexact. En effet la vérité du sujet de la philosophie n'est pas le discours mais proprement la théorie. Un philosophe, Jean-Luc Nancy, l'avoue lui-même : "La théorie - c'est-à-dire le sujet - a toujours consisté à se poser comme la pensée de l'abîme ouvert entre l'acte de la pensée et le discours de la pensée" (Ego Sum). La théorie assume et contient la différence entre réel et symbolique dans une nouvelle consistance "imaginaire", idéelle ou "fictionnelle", située "théoriquement" au-delà de l'effectivité du discours. La théorie comme le lieu - ou plutôt le nœud - de cette disjonction inclusive entre réel et symbolique représente ainsi l'éminence du sujet mais aussi la vérité du discours philosophique. En qui concerne l'instance théorique, ce qui vaut pour la philosophie vaut-il pour la psychanalyse ou bien celle-ci se meut-elle dans un paradigme différent ? Il est en tout cas licite de distinguer entre le discours analytique, lui-même symptôme social, donc par rapport au sujet faisant à la fois refoulement et retour du refoulé, et l'acte analytique promouvant un savoir (inconscient) et une jouissance (de ce savoir) pour le sujet. Naturellement discours et acte ne vont pas l'un sans l'autre, c'est pourquoi cette fois nous parlerons de pratique théorique pour désigner le lien analytique dans son ensemble et la question du sujet.
Venons-en maintenant à la structure du discours selon Lacan, puisque c'est de la structure dont il part, et à ses quatre éléments constitutifs : l'autre, l'agent, la vérité et la production. Eléments qui correspondent à des places possibles pour une énonciation, et sur lesquels par conséquent glissent, en fonction de chaque discours, les termes d'une structure signifiante constituée par le sujet, le plus-de-jouir (l'objet 'a'), le savoir et le signifiant maître (S1). L'autre est d'abord celui qui questionne et donc celui à qui est adressée la réponse. Sa place est théoriquement celle du "sujet", sujet barré auquel le savoir manque. Celui qui tient le discours est l'agent : il ne jouit que l'objet 'a'. La vérité se détermine comme position du signifiant, la thèse du discours où est donc déposé le savoir (S2). Enfin ce que Lacan appelle la production n'est pas autre chose que l'effet produit en l'autre. C'est ce dernier terme, finalement, qui est signifiant (S1). Rappelons qu'aucun savoir absolu ne peut exister à la place de la vérité, hors monde, puisqu'un savoir qui se saurait - spéculatif - ne serait plus signifiant. Reste donc le savoir comme inconscient. D'où l'échec relatif de tout discours, marqué selon Lacan par une impossibilité et une impuissance : impossible de prévoir (contrairement à la prétention de tout savoir qui se saurait) le surgissement de la question elle-même puisque celle-ci dépend de l'autre ; impuissant par ailleurs est le discours à concilier ce qui est signifiant pour l'agent (sa vérité) et l'effet produit en l'autre, contradiction que Lacan nomme "la barrière de la jouissance, à s'y différencier comme disjonction, toujours la même, de sa production à sa vérité" (Radiophonie).
Nous déduisons l'existence des "quatre discours" en fonction de la simple rotation des termes par rapport aux places. Soulignons particulièrement les déplacements du sujet, le sujet barré de la castration, ainsi que le statut de la vérité. Dans le discours du maître, le plus arbitraire de tous, le sujet est à la place de la vérité : c'est l'illusion par excellence d'une vérité totale où penser et être, sujet et vérité sont le "même" ; où le sujet se croit identique à son propre signifiant, le signifiant-maître qu'il énonce. Le discours universitaire, quant à lui, condamne le sujet au désespoir de la non-maîtrise et au bagne de la production ; certes le professeur "sait" et l'élève ne sait pas, mais la maîtrise, soit la vérité de ce savoir et sa vraie jouissance n'appartiennent qu'aux "grands auteurs" à travers leurs textes. L'impuissance de ce discours "c'est la béance où s'engouffre le sujet de devoir supposer un auteur au savoir" (Radiophonie). Le désir de savoir caractérise, dans une troisième structuration, le discours de l'hystérique. Seulement ici le sujet se confond avec l'agent et la vérité avec l'objet 'a' ; le signifiant-maître y est forclos, disparaissant à la place de l'autre comme "sujet supposé savoir", aimé et idéalisé. De ce lieu ne peut donc surgir qu'une question vicieuse, compulsive, où se concentrent tous les "a priori" de la philosophie. Son désir de savoir n'est pas un vrai désir et son savoir est tout le contraire de la jouissance : il apparaît toujours fragmentaire et absurde à la place de la production, tandis que la jouissance, elle, est absolument barrée. Au contraire, le discours de l'analyste donne un objet au désir : le plus-de-jouir représenté par l'agent (l'analyste). Le signifiant-maître est ce qui doit être simplement produit (place de la production) pour que le savoir soit signifiant et posé comme tel (place de la vérité). Quant au sujet il reste en l'autre, où il pose la question. Pour le discours analytique, il y a une vérité partielle qui est celle du savoir inconscient.
Le discours analytique connaît la même impuissance que les trois précédents à assurer une jouissance absolue au savoir. Comme discours, il ne le peut pas ; il peut simplement faire entrer l'autre dans le processus sublimatoire où l'autre n'est plus seulement, in abstracto, sujet d'une chaîne signifiante mais analysant confronté au travail nécessaire du deuil. Deuil du savoir qui se saurait, effectué dans le transfert par un retour provisoire à la structure du discours de l'hystérique. Il n'empêche que le sujet ne peut éprouver seul la vérité de son savoir : il y faut la production du signifiant-maître par l'analyste ; et bien qu'en théorie le savoir inconscient en lui-même ne manque de rien (sinon de se savoir lui-même), bien qu'il n'y a pas de vrai désir de savoir, on doit pourtant conclure qu'il n'y a pas pour Lacan de jouissance absolue au savoir. Car pas plus que le discours analytique n'échappe aux liens structuraux conservés avec les autres discours, cette jouissance au savoir, dite parfois "Autre jouissance", ne peut s'affranchir totalement de la jouissance phallique. Disons qu'elle ne peut pas l'ignorer. Surtout il n'est pas question de promouvoir un "savoir sur la jouissance" qui ne manquerait pas de confondre théoriquement savoir et discours, et assurerait au sujet la maîtrise d'un discours sur la jouissance. Cette position typiquement perverse n'est articulable qu'au discours du maître.