mercredi 29 décembre 2010

Psychanalyse et Histoire

La psychanalyse est une façon d'écrire l'histoire, ne serait-ce que par la nature de son objet : l'inconscient et le retour du refoulé. Le présent de la conscience est censé masquer ce processus tout en constituant la trace effective de son agissement. Il est banal de dire que la psychanalyse propose une conception du temps inédite, bien différente de celle qui assoit la recherche historiographique à prétention scientifique et fondée philosophiquement, c'est-à-dire rationnellement. La rationalité commande de séparer a priori le passé du présent de manière à ce que, depuis le second, l'on puisse étudier le premier. Mais la découverte freudienne engage à examiner un passé impliqué dans le présent et non posé à côté de lui. Cette différence de point de vue fut bien pesée par Michel de Certeau : "La psychanalyse traite ce rapport sur le mode de l'imbrication (l'un dans la place de l'autre), de la répétition (l'un reproduit l'autre sous une autre forme), de l'équivoque et du quiproquo (quoi est "à la place" de quoi ?...). (...) L'historiographie considère ce rapport sur le mode de la successivité (l'un après l'autre), de la corrélation (proximités plus ou moins grandes), de l'effet (l'un suit l'autre) et de la disjonction (ou l'un ou l'autre, mais pas les deux à la fois)" (M. De Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Folio essais, 1987). Donc d'un côté, la simultanéité équivoque (le mort re-mord...) contre, de l'autre, la successivité univoque ; mais les deux stratégies, notons-le, ont en commun de donner valeur explicative au passé et de privilégier la forme discursive du récit. L'intervention freudienne dans l'historiographie se laisse caractériser de différentes manières qui sont autant de modifications ou de déplacements pouvant être subis par cette science. Premièrement, Freud et ses disciples (y compris Lacan) ont brouillé la frontière entre psychologie individuelle et psychologie collective. Dans "Psychologie collective et analyse du moi", Freud définit explicitement la plupart des manifestations visibles du psychisme, notamment au niveau comportemental, comme des phénomènes sociaux. Et Lacan a toujours affirmé la teneur sociale de l'inconscient en tant que discours de l'Autre. Cela ne contredit en rien la tâche assignée à la psychanalyse d'analyser des "sujets" - et n'implique pas davantage la douteuse expression d'"inconscient collectif" -, dans la mesure précisément où elle ne confond pas l'individu avec le sujet. La sociabilité et l'historicité de l'inconscient vont donc de paire, ce qui autorise maints rapprochements entre psychanalyse et histoire. Si la psychanalyse confondait ce "pouvoir d'ingérence", devant à tout prix rester analytique (rapporté aux sujets), avec une vulgaire pratique de la généralisation, le risque d'une dérive idéologique du discours analytique serait évidemment considérable (cette dérive a lieu, de toute façon, comme il se doit). Inversement, à trop reculer devant la dimension sociologique, politique, anthropologique de ses raisons, la psychanalyse cantonne ses incursions dans l'histoire aux analyses de quelques "grands personnages", ce qui ne fait progresser vraiment ni l'histoire ni la clinique puisque ces cas inertes ne peuvent servir qu'à illustrer une théorie toute faite. Deuxièmement, la stratégie freudienne vis à vis de l'histoire conduit à souligner le "pathologique", l'infantile ou le primitif, en tout cas la dimension "critique" des évènements qui révèle la structure véritable - essentiellement imaginaire - de l'expérience humaine. Les évéèements conflictuels, d'abord sexuels, se constituant après-coup en traumas sont les premiers auxquels l'analyse peut donner sens ; il y a une violence généalogique qui, tout en faisant l'objet du refoulement, resurgit au titre de la vérité dans une foule d'éléments symptomatiques. Troisièmement, à la différence de l'historien classique, le psychanalyste ne peut manquer de "marquer sa place (affective, imaginaire, symbolique). Il fait de cette explication la condition de possibilité d'une lucidité, et il substitue ainsi au discours "objectif" (celui qui vise à dire le réel) un discours qui prend figure de "fiction" (si, par "fiction", on entend le texte qui déclare son rapport avec le lieu singulier de sa production)" . Telle est la thèse de M. de Certeau : la psychanalyse se situe, avec l'histoire, "entre science et fiction" ; cette ressemblance les autorise à s'entremêler. La finalité n'apparaît pas spécifiquement historienne ni psychanalytique ; il s'agit globalement de mélanger les discours, de mêler l'irrationnel au rationnel, de ré-ensorceler le savoir.

Cela n'empêche pas de fixer des objectifs relativement précis à la "psychanalyse historienne". Le premier serait, pour celle-ci, de parvenir à assumer sa propre historicité et à lutter, par exemple, contre un certain obscurantisme qui entoure la question de son origine, de sa transmission ou de son institutionnalisation. L'origine "mythique" de la psychanalyse - c'est-à-dire cette fiction, ce "site subjectif" de départ qu'est l'auto-analyse de Freud - n'est pas un mythe en soi, c'est un fait essentiel dont il faut tenir compte ; en ignorant ou en refoulant ses origines, le mouvement psychanalytique se condamne au dogmatisme et au déchirement interne. De même les problèmes institutionnels reçoivent leur pleine valeur théorique dans la perspective d'une histoire de la psychanalyse déjà bien entamée ; si l'institution est comme l'inconscient social de la psychanalyse, sa mise en perspective historique ne peut que pacifier les conflits en cours et conforter l'image d'une psychanalyse qui, au bout du compte, ne fictionne pas si mal. La deuxième perspective serait la continuation des travaux biographiques qu'affectionnent les psychanalystes, à condition qu'elle soit "une autocritique de la société libérale et bourgeoise à partir de l'unité qu'elle a constituée" c'est-à-dire l'individu comme "figure épistémologique et historique de la modernité occidentale". L'individu, comme le "moi", n'est que la moitié du sujet de l'inconscient ; mais c'est bien à celui-ci que l'analyse a affaire, en tant que symptôme aussi bien social. Contrairement à Kant qui voulait conduire la conscience individuelle jusqu'à son autonomie morale et sa pleine liberté d'adulte, Freud montre à l'individu la réalité et la permanence de l'enfant qui est en lui. Quel avantage en tirer ? Reconnaître dans cette "minorité" enfantine les éléments structurants fondamentaux de la vie subjective. Enfin, troisièmement, M. de Certeau souhaite que la psychanalyse puisse "avoir l'air d'une anthropologie"  qui donnerait enfin toute sa place à l'irrationnel, réhabiliterait la nature dans son aspect dynamique, tout en l'articulant sur le langage, et ferait de la jouissance le concept porteur d'une nouvelle éthique et d'une plus grande liberté culturelle.