mercredi 29 décembre 2010

Les destins du Sujet entre philosophie, science et psychanalyse. (Milner lecteur de Lacan)

Jean-Claude Milner (L'Oeuvre claire, Paris, Seuil, 1995) ne voit pas dans l’œuvre de Lacan une obscure “tentation métaphysique”, bien au contraire. D’abord il s’agit de “faire constater, clairement, qu’il y a de la pensée chez Lacan. De la pensée, c’est-à-dire quelque chose dont l’existence s’impose à qui ne l’a pas pensée" (p. 8). Lacan est donc crédité d’une pensée, disons au moins “originale” et conséquente, frayant certes aux limites de la science, de la psychanalyse et de la philosophie. Le rapport de la pensée-Lacan avec les champs multiples du savoir suppose une connexion et un enchevêtrement des discours, selon ce que l’auteur appelle un “matérialisme discursif" (p. 10) ; ce n’est donc pas seulement une sempiternelle question d’“influence”, de “dépendance” ou de “retour à”. Une exigence de “clarté”, sinon d’objectivité scientifique, doit pouvoir à partir de là se formuler. Cela n’empêche pas que le problème du “sujet” n’y soit présent et décelable d’emblée, du simple fait de l’existence reconnue d’une “œuvre” lacanienne. Selon Milner, Lacan est le seul psychanalyste, après Freud, dont les travaux constituent une “œuvre” propre à s’inscrire dans la “culture”. Encore l’œuvre réside-t-elle dans les scripta (Les Ecrits, puis les textes ultérieurs) plutôt que dans le Séminaire : un savoir des plus clairs s’y livrerait, s’y transmettrait, à condition bien sûr de le déchiffrer. Car si la vérité parle, n’oublions pas que le savoir s’écrit. Il s’écrit sous forme de “logia”, formules et ma thèmes non énigmatiques : “non pas sténogrammes de pensées établies mais hologrammes de pensées à venir" (p. 27). Les “logia” relèvent du “bien-dire”. 

Milner décortique ce qu’il en est du “sujet de la science” en montrant l’existence d’un “doctrinal de science” chez Lacan, plutôt qu’un fonds métaphysique. Le doctrinal re pose sur “l’équation des sujets” proposée dans la phrase de Lacan : “le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science" (Ecrits, p. 858). C’est que “l’axiome du sujet”, fondamental pour la psychanalyse, énonçant : “il y a quelque sujet, distinct de toute forme d’individualité empirique" (Milner, p. 34), serait également fondateur pour la science. D’où, maintenant, inévitable, “l’hypothèse du sujet de la science” : “la science moderne, en tant que science et en tant que moderne, détermine un mode de constitution du sujet" (id.). La science suppose un sujet — on n’a pas dit forcément “le” sujet”, philosophique ou métaphysique — mais pour la première fois une théorie, la psychanalyse avec Lacan, se propose comme une théorie du sujet. Cela n’implique nullement que la psychanalyse soit une science. Mais l’existence nécessaire d’un sujet est en revanche inséparable de ce qui spécifie aussi la psychanalyse comme praxis : cette équation, dit Milner, “se situe au point de passage de la praxis à la theoria" (id.). 

Lacan ne partage pas avec Freud l’idéal de la science applicable à la la psychanalyse ; encore moins considère-t-il celle-ci comme la science idéale (détermination opportuniste et imaginaire). La psychanalyse ne peut pas être “une” science puis qu’elle fait avec — en théorie et en pratique — ce que la science nécessairement forclot : son propre sujet, soit sa condition d’existence et de validité. Cependant il revient à la psychanalyse, toujours en théorie et en pratique, de “construire pour la science un idéal de l’analyse" (p. 39). On ne va pas reprendre ici la subtile articulation milnérienne, contentons-nous d’exposer les liens attendus entre le sujet de la science et le cogito. La lecture qu’en propose Milner est radicalement anti-heideggerienne. Ce n’est pas la métaphysique qu’il recèle, et la vérité de l’être qu’il occulte, ce sujet est synonyme de la modernité même et de la rupture avec l’epistémè antique. Le sujet de Descartes est synchrone avec l’univers galiléen, donc moderne, car il élimine justement les qualités métaphysiques : il n’est même pas réductible à la pensée ou à la conscience, encore moins à l’être (“sum”), mais seulement à l’évidence d’une coupure énonciatrice. Le sujet est un pur corrélat de la science et non une réalité ; vérité-“limite” (et non dernière) de tout savoir produit par la science. La psychanalyse y trouve sa possibilité dans le fait que ce sujet n’est plus l’équivalent de la conscience et peut donc devenir sujet de pensées inconscientes, si celles-ci sont avérées (et elles le sont). Voilà donc ce qui établit le “doctrinal de science”, mis en évidence par Lacan, à définir comme “la conjonction de propositions sur la science et de propositions sur le sujet" (p. 42), le tout résumé dans l’expression même de “sujet de la science”. 

Les raisons historiques et épistémologiques de ce concept rarement reconnu comme tel, ainsi que sa connexion avec le champ de la psychanalyse, sont remarquablement exposées par Milner. L’“équation des sujets” énoncée plus haut doit s’entendre ainsi : “Le sujet que requiert la psychanalyse — en tant qu’elle interprète — est le sujet que requiert la science en tant qu’elle se constitue par une coupure majeure" (p. 91). “Coupure majeure” signifie l’existence d’un repère absolu, qui est justement pour Descartes et pour Lacan le “sujet” — le sujet du signifiant (atopique en tant que tel) au sens où il n’y a de sujet que d’un signifiant. Il suffit pour cela de réécrire le cogito comme une chaîne : je pense “donc je suis”. Milner à ce sujet rappelle que le signifiant est “intrinsèquement mathématique”, et donc que le sujet du signifiant est bien celui de la science mathématisée. Il faut donc bien s’entendre sur le contenu et les implications du doctrinal de science, et pour cela il faut distinguer, selon Milner, deux “classicismes lacaniens”, et enfin leur décomposition. 

Le premier repose essentiellement sur les textes des Ecrits, et on en trouve des prolongements variés dans les célèbres Cahiers pour l’analyse des années 1960. On y voit affirmé le doctrinal de science comprenant l’hypothèse du sujet de la science ; une extension de la notion de mathématisation à des éléments non quantitatifs, en l’occurrence le langage ; la thèse de l’inconscient “structuré comme un langage”, ce point découlant du précédent ; enfin la congruence de cette “conjoncture hyper structurale” (transcendantalisme du signi fiant) avec l’émergence du sujet, ce dernier point faisant boucle avec le premier. 

Le second “classicisme” correspond aux textes parus après 1966 et, bien sûr, s’appuie sur les séminaires tenus parallèlement. Lacan se sert de plus en plus de la logique mathématique ; or, nous dit Milner, celle-ci et le doctrinal de science sont finalement incompatibles. Si l’on examine l’“Instance de la lettre dans l’inconscient” par exemple, l’on s’aperçoit que le statut donné à la Lettre reste ambigu, et dans un rapport de corrélation avec celui du signifiant ; cette théorie du signifiant relève d’un “galiléisme étendu”, selon l’auteur, ayant justement marqué le premier classicisme. Le second, au contraire, présente une théorie autonome de la Lettre, tire les conséquences de cette thèse selon laquelle la mathématisation est une littéralisation. La référence majeure de Lacan est ici le bourbakisme et Lacan forge — surtout à partir de 1972, dans le texte “L’Etourdit” et le Séminaire Encore — la notion clef de “mathème”. 

On peut définir le mathème comme un “atome de savoir” dont la première vertu serait la transmissibilité. Cela vou drait dire que la science n’a plus besoin de “maîtres”, au sens de l’épistémè antique, pour assurer sa transmission : des “professeurs” suffisent. Le professeur et la lettre partagent cette caractéristique d’être éminemment déplaçables. Ce n’est pas le cas du signifiant, lié dans sa relation systémique avec un autre signifiant. Le signifiant représente (un sujet) tandis que la lettre transmet ou supporte (un savoir). Si elle transmet, cela veut dire encore que “la lettre radicalement est effet de discours" (Lacan, Encore, p. 36). La théorie lacanienne des quatre discours est bien une des premières élaborations à partir de l’efficience de la lettre (les lettres sont : S1 : le maître, S2 : le savoir ; $ : le sujet ou la question; ‘a’ : le plus-de-jouir). Mais le véritable mathème de la psychanalyse, le plus épuré, est celui que transcrit les formules de la sexuation, qui voient s’affronter les structures du Tout (masculin) et du pas-tout (féminin). Il faut bien spécifier le mathème, disons même l’essence du mathématique, comme étant un pur calcul opéré sur des lettres et non une déduction ou un enchaînement de raisons (logos). C’est dire que le logicisme, notamment de Russell, n’est pas épargné par Lacan : toute l’originalité, tout le déplacement opéré par ce dernier tient d’ailleurs à une réécriture de certains quanteurs. Il existe une version topologique du mathème, comme le “Cross-cap”, qui parvient à figurer l’impossible et à imaginariser l’inconciliable : en l’occurrence une rondelle sur un bande de Mœbius. La topologie rejoint l’écriture du mathème. “Lacan retient dans ces lettres ce qu’elles articulent de suspensif, c’est-à-dire d’impossible : l’infini comme inaccessible, la théorie du nombre comme traversée par la faille incessante du zéro, la topologie comme théorie d’un “n’espace” arrachant la géométrie à toute esthétique transcendantale" (Milner, p. 132). Plus généralement, le principe d’une littéralisation du savoir permet à Lacan d’élaborer une théorie de la “coupure”: la coupure comme “impossible littéral” (il se produit une coupure lorsque quelque chose n’est plus possible dans le monde). D’où la définition par Lacan des mathématiques comme science du réel, et la définition non moins connue du réel comme l’impossible. Milner qualifie cette conception des mathématiques d’“hyperbourbakiste”, tout comme il avait repéré une hypothèse “hyperstructurale” dans le structuralisme du premier classicisme. On se rappelle qu’elle concernait au premier chef la position d’un sujet: le sujet de la science comme pilier du doctrinal de science, interprété comme sujet du signifiant. Qu’en est-il dans le se cond classicisme, qui repose désormais sur la lettre et non plus sur le signifiant ? 

Et tout d’abord, s’il est des lettres qui comptent, désormais, ce sont bien R, S, I, à prendre pour autre chose que les simples “abréviations” de Réel, Symbolique et Imaginaire. Il faut comprendre que ces lettres, en tant que telles, tiennent ensemble en constituant les trois ronds du nœud borroméen. Or ce nœud, selon Lacan, est “le meilleur support que nous puissions donner de ce par quoi procède le langage mathématique"; “il suffit qu’une [lettre] ne tienne pas pour que toutes les autres (...) se dispersent" (Lacan, Encore, p. 116). Et donc, comme l’écrit Milner, “le mathématique, disjoint de la déductivité, consiste en un littéral pur" (p. 141) qui rejoint au plan topologique un “littoral” pur (comme pour la lettre, il suffit qu’un rond ne tienne pas pour que l’en semble se défasse). Si R, S et I représentent chacune un rond du nœud borroméen, et si elles sont par définition inséparables, quelle approche allons-nous avoir du “sujet”, du “sujet de la science” et de l’“équation des sujets” ? Rappelons les prémisses : primo, la psychanalyse opère sur un sujet ; secondo, ce dernier se révèle identique au sujet de la science, soit le sujet du signifiant. Mais dans le séminaire XX (Encore), Lacan semble tirer tout cela au clair : “Mon hypothèse, c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le même que ce que j’appelle le sujet d’un signifiant" (Encore, p. 129). Il a beau être le même, Lacan n’en emploie pas moins deux termes pour le désigner : individu et sujet. Milner précise : “Il n’y a pas deux sujets qui ne font qu’un, mais un seul sujet et un individu qui, radicalement distinct du sujet, coïncide avec lui. Dire cela, c’est dire que la distinction est irréductible et qu’être le même signifie être l’Autre" (p. 143). On ne peut plus alors parler d’une “équation des sujets”, mais bien plutôt de coïncidence ou de rencontre — principe même de la lettre comme du nœud borroméen. Sans doute peut-on avec Milner associer au S du symbolique le signifiant en question, au I de l’imaginaire l’individu bio logique (et ses pulsions), enfin au R du réel le sujet. Le sujet serait déterminé par le réel, ou plutôt serait celui-ci en tant que vide, ek-sistence, pure temporalité... Mais alors il faudrait plutôt parler d’une “coïncidence à trois”, et l’expression stricte “sujet du signifiant”, dont Milner nous dit qu’elle reste valable tout le long du second classicisme, ferait long feu et serait contraire au borroméisme. Sauf si l’on associe prioritairement, comme semble le faire Milner, “sujet” et “signifiant”, d’où se fabrique le “lit” de l’individu concret, corporel, psychique, intelligent, etc. Mais le signifiant prendrait alors une tournure très spéciale... Milner ajoute d’ailleurs que ce signifiant n’est plus, dans le Séminaire XX, identifiable à la pensée : Lacan articule un peu partout, à cette époque, que l’inconscient ne pense pas, car “l’homme pense avec son âme, c’est-à-dire que l’homme pense avec la pensée d’Aristote" (Encore, p. 100) ; en d’autres termes une pensée déjà qualifiée, logicisée, etc. Lacan préfère dire que l’inconscient “travaille”. “Le ça parle et lalangue (en un seul mot), qui n’est que la forme substantivisée du ça parle, absorbent le ça pense. Descartes inutile et incertain" (Milner, p. 145). Serait-ce vers Platon que Lacan ferait signe ? Ce signifiant, qui n’est plus un signifiant de la pensée (premier classicisme) mais un signifiant de la lettre ou de lalangue (deuxième classicisme), donc à définir du mathème, n’est-il pas plus proche des Idées platoniciennes que des intuitions cartésiennes ? De toute façon rien n’est réglé concernant la définition du sujet qui paraît, dans ce nœud borroméen, nous imposer une série de redoublements. Par exemple le sujet se laisse bien littéraliser en R, mais il peut aussi désigner les trois lettres réunies, “R.S.I.”, que Lacan appelait son “nom propre” sans doute pour quelque raison : dans ce cas, du reste, comme effet de consistance, il est plutôt en “I”! Tout comme il peut aussi désigner le quatrième rond du “nœud à quatre” envisagé par Lacan, mais dont Milner ne dit rien, ce “sinthome” dont nous reparlerons bientôt, et où il redevient plutôt “S”. Peu importe, au fond, la validité théorique de ces redoublements ; le plus notable est qu’ils s’enchaînent et se provoquent les uns les autres à l’infini, et qu’au bout du compte la figure de la duplicité, en guise de sujet, émerge tel le mot “fin” d’une théorie lacanienne qui n’en finit pas de finir. On savait le sujet lacanien “divisé”, en réalité il y aura toujours eu deux sujets. Paradoxalement ceci est surtout vrai dans la conception borroméenne où l’instance trinitaire a pour effet de redoubler la division elle-même : en effet c’est au moment où les trois dimensions du sujet remplacent explicitement l’ancienne dualité moi/sujet que le sujet se trouve pris à la fois dans le nœud trinitaire et hors de lui, comme le nœud lui-même. N’allons donc pas nous imaginer que la théorie du sujet n’aurait plus cours à partir des nœuds borroméens ; au contraire, si Lacan n’éprouve plus le besoin d’en parler comme avant, c’est qu’elle s’y trouve parfaitement réalisée. 

Milner aborde ensuite la dernière phase de l’œuvre qui voit l’éclatement du “second classicisme” en même temps que l’effondrement du “doctrinal de science”. Outre le fait que, historiquement, “le bourbakisme est désormais en mathématique une figure close" (Milner, p. 157), on peut affirmer que le ver était dans le fruit dès le début de l’“ère” borroméenne de Lacan. Il est d’ailleurs intéressant de constater que Milner ne puisse faire autrement que dater la déconstruction du mathème pratiquement à son apogée, au moment au Lacan le définit le mieux (c’est-à-dire dans Encore et Ou pire). Cependant n’avions-nous pas établi un rapport étroit entre le statut de la lettre et celui du nœud ? Ce rapport n’était pas de vraie concordance. On comprend plutôt que le nœud borroméen révèle ce qu’il en est de la lettre, mais par-là même, rend celle-ci inopérante ou inutile dans l’espace topologique que prétend être désormais le champ psychanalytique. Ou pire : “le nœud ne dit quelque chose de la lettre que parce qu’il s’en excepte" (p. 163). Mais lorsque Lacan affirme encore : “Aux nœuds ne s’applique jusqu’à ce jour aucune formalisation mathématique" (Encore, p. 161), faut-il comprendre qu’avec P. Soury et quelques autres il rêvait de faire progresser ce domaine, ou bien constatait-il la contradiction ? Or Milner, à ce sujet, est catégorique : Bourbaki est mort et “la mathématique, si elle conserve quelque force, n’est pas littérale" (Milner, p. 164). En réalité on ne voit pas comment le psychanalyste Lacan aurait pu renoncer à la lettre et donc ne pas renoncer, si non au nœud, du moins au mathème. Garder la topologie des nœuds était possible, à condition de ne pas y mêler la lettre. Garder la lettre était nécessaire, à condition que ce ne soit plus celle du mathème : restent celles des poèmes, les Lettres tout court… C’est vers Joyce qu’il se tourne alors, en élaborant la thèse du “sinthome” qui donne lieu à une complication du nœud — jusqu’à s’y emmêler. On devrait plutôt dire, devant l’aspect un peu dramatique de cette fin, que Lacan se tourne enfin vers Lacan, se retrouve face à lui-même. Face à ce constat, aussi bien : “d’un côté les nœuds taciturnes" (p. 165) comme dit Milner, problématiques, de l’autre les calembours qui n’en finissent plus de fuser : poématiques sans doute, énigmatiques aussi. 

Une seule certitude, d’après Lacan lui-même : “le truc analytique ne sera pas mathématique. C’est bien pourquoi le discours de l’analyste se distingue du discours scientifique" (Encore, p. 105). Mais le truc pourrait simplement être double : topologique et poématique. Montrer ce que l’on ne peut dire et “bien dire” ce qui de toute façon ne peut être dit en entier dans sa vérité : la vérité ne se dit “pas toute”, elle se “mi-dit”. Mais en réalité pour Lacan la loi du silence serait une contradiction : on peut toujours mi-dire, et on se doit de bien dire. La dichotomie de Wittgenstein selon laquelle ce que l’on ne peut pas dire, il faut le taire ou le montrer, n’est pas acceptable ; elle n’est pas congruente, pour le moins, avec la thèse de l’inconscient, de la spaltung, qui énonce bien que ce que l’on croit ne pas dire se dit quand même… Milner conclut sur une indécision. Selon lui le rapport entre “c’est montré” et “c’est écrit” n’est pas résolu. “L’aiguille s’est arrêtée entre deux positions. Cela signifie surtout que l’œuvre de Lacan est inachevée" (Milner, p. 171). 

Est-ce une invitation à poursuivre ? Une adresse aux psychanalystes ? C’est le moment de s’interroger sur l’“identité” du commentateur, sur son statut de lecteur. Après tout Milner n’étant ni psychanalyste ni philosophe "de profession", à quel titre intervient-il à propos de Lacan ? Et que lui veut-il ? Il le dit lui-même, en tant qu’individu pensant et cultivé, et non en tant que linguiste, il se devait de rappeler qu’“il y a de la pensée chez Lacan” : en témoigner et la clarifier si possible. A moins tout simplement que, étant donné l’importance des considérations sur la science et sur son sujet, le point de vue de Milner ne soit tout simplement celui de l’épistémologue ? Certes un épistémologue de la lettre et de la vérité, plutôt que du nombre et de la raison… Par ailleurs qu’est-ce que cette “pensée” que Milner déclare trouver chez Lacan ? Si elle n’est pas un discours, mais une pensée, et même si pour lui la théorie lacanienne n’a rien à voir avec le discours philosophique, peut-on nous assurer que cette pensée n’est pas tout bonnement une pensée ...philosophique ? Nous aurions même droit, en prime, à l’opposition indécise entre science et poésie, dont se repaît tacitement la philosophie. C’est d’abord sur la question de la science que nous aurions à en rajouter. Pour Milner, philosophie, science et psychanalyse ne sont pas synchrones, et la psychanalyse “dépasse” d’une tête (au sens sportif du terme) les deux autres. Mais sa propre conception de la science, comme science du contingent, n’est pas assez puissante pour qu’elle puisse se passer des deux autres ; entendons par là que ces trois disciplines forment un ensemble, ne se situent et même n’existent que les unes par rapport aux autres, en quelque sorte “borroméennement”. 

Enfin, si entre les bouts de ficelles et les jeux de mots subsiste une aporie, la question du sujet (comme abandonnée par Milner à la fin du livre) n’est pas davantage résolue. Il est peu probable qu’une éthique du bien-dire se passe d’une instance quelconque du sujet ; même la topologie parvient à l'inclure - avec difficulté il est vrai - dans le noeud borroméen. Alors, est-ce à dire que ce sujet déchu a des racines plus profondes que la science moderne ? Manifestement si le nœud n’a pas évacué le sujet, bien qu’il participe de la déconstruction du mathème et du doctrinal de science, c’est que ce sujet n’est plus le sujet de la science. Mais alors pointe un soupçon : l’a-il jamais été ? N’avons-nous pas affaire depuis le début à un sujet plus vieux, plus profond, qui serait tout simplement le "sujet-de-la-philosophie" sous sa forme la plus constante et la plus récurrente, à savoir le "sujet-de-l’éthique" ? C’est au point que l’on peut se demander, rétrospectivement, si le sujet rencontré dans la théorie lacanienne “classique” est bien ce corrélat, cette limite infinie qui caractérise le sujet de la science moderne. C'est pourquoi une théorie concurrente, ultra-philosophique cette fois et d'inspiration platonicienne (Alain Badiou), devait émerger, concevant le sujet comme une occurrence finie qui ne possibilise pas l’évènement mais que l’évènement, au contraire, rend possible.