mercredi 29 décembre 2010

Lectures lacaniennes de Lacan

Les lectures de l’œuvre lacanienne sont plurielles, souvent partielles et partiales, du fait qu’elles se bloquent sur une période de l’enseignement de Lacan et n’en démordent plus, ou se laissent dominer par un aspect de cet enseignement, mesurant ensuite à cette aune le reste de la doctrine. Au minimum il faudrait distinguer entre les lectures freudo-lacaniennes (c’est le lacanisme “orthodoxe", si l'on veut !) et les lectures spécifiquement lacaniennes. Celles-ci n’ignorent pas le caractère décisif du “retour à Freud” de Lacan, bien au contraire elles se proposent de lire Lacan comme celui-ci a lu Freud, c’est-à-dire intégralement et de façon critique. D’où la nécessité pour certains psychanalystes s’étant auto-baptisés “lacaniens” d’un “retour à Lacan”, aussi bien méthodologique que théorique. En effet il faut prendre la mesure de ce retour à Freud, chez Lacan, à l’occasion de ce commentaire exigeant et inspiré que constitue un Séminaire de plusieurs décennies, pour admettre sinon l’unité du moins l’originalité de la découverte freudienne et le statut théorique de la psychanalyse : soit le paradigme du Sujet de l’inconscient. Chez Lacan il prend une dimension triple et transcendantale, certes comme “Sujet du signifiant”, mais surtout selon les trois a priori du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire : R.S.I.. Je soutiens que c’est le propre d’une lecture lacanienne de Lacan que de mettre ceci en évidence. A condition de l’étudier dans sa totalité et son historicité (ce n’est pas contradictoire), l’œuvre de Lacan donne bien lieu à une théorie du Sujet où chaque dimension doit être problématisée à la fois pour elle-même et dans son rapport avec les autres.

Pour spécifier le lacanisme comme théorie, justement, il est important de rappeler le principe de la lecture. Car seule la lecture peut engendrer, rétroactivement, la théorie comme ensemble et comme vision totale correspondant au déchiffrement intégral d’une œuvre. Chez les grecs et chez les philosophes, Theoria est cette sphère qui peut recouvrir la totalité du réel de l’expérience ; pour nous elle ne conserve cette fonction que sous forme de mythe, de fiction ; elle est la Lettre même, et celle-ci doit bien nous parvenir intégralement. Je citerai Philippe Julien (“Lacan, symptôme de Freud”, in Esquisses psychanalytiques, n°15, 1991) qui part d’une distinction entre l’élève de Lacan et le lecteur de son œuvre. L’élève est partiel, il ne retient qu’un aspect de l’enseignement de Lacan: celui-là même qui lui permet de répondre à sa propre question posée à Lacan et à son enseignement. C’est ce qui advient inévitablement lorsque les auditeurs de Lacan et ses analysants ne font qu’un. Le lecteur, lui, n’a pas de question à poser si ce n’est qu’il s’intéresse à la question de Lacan beaucoup plus qu’aux réponses aléatoires qui lui sont apportées. Encore faut-il distinguer plusieurs sortes de lecture. Une première se fait sur le principe du “ça-me-dit” qui consiste à choisir un point de la théorie dont on fait sa spécialité. Une seconde tente de dogmatiser et de réduire la théorie à quelque “standard”, dans le but de la protéger à la fois contre les attaques extérieures et les dérives intérieures. Face à cela il faut revendiquer une lecture elle-même vraiment analytique, qui marque une “attention également flottante” sur toute l’œuvre, qui ne dogmatise pas mais plutôt qui problématise. Pour cela il est nécessaire, comme nous l’avons déjà dit, de prendre tout Lacan mais en le périodisant, pour montrer que si l’on doit totaliser l’on ne peut pas unifier: “prendre tout Lacan de telle sorte que puisse se révéler le point exact où ce tout achoppe et échoue à faire-tout" (p. 133). Le problème de la périodisation est en soi assez complexe. L’on peut s’entendre à coup sûr autour de trois dates essentielles proposées par Jean Allouch : 36, 53, 75, en tant qu'elles scellent le sort à chaque fois réservé au ternaire, respectivement utilisé, nommé, noué. On a vu que l’on pouvait aussi associer à chacune de ces dates l’une des grandes catégories de Lacan : respectivement l’imaginaire, le symbolique et le réel. Mais Philippe Julien va plus loin puisqu’il entend étudier, en fonction des époques, le rapport qu’entretiennent entre elles ces trois lettres. Pour ce qui concerne la période avant 53, seule une approche plus précise (topologique, en fait) du lacanisme comme théorie de la cure pourra nous fournir des éléments d’appréciation, pour y articuler rétroactivement les trois lettres. Pour l’instant l’on peut simplement rappeler les deux occurrences faisant intervenir massivement la catégorie de l’imaginaire. 1932 : dans le “cas Aimé” (la Thèse de Lacan sur la paranoïa), tout repose sur l’amour d’Aimée pour sa propre image. 1936 : avec le “Stade du miroir”, il est question d’une projection de l’image du semblable dans la constitution moïque.

Ce n’est qu’après cette phase du tout imaginaire (qui annonce pourtant autre chose) que se fait l’articulation véritable des problématiques lacaniennes au moyen des trois lettres. Les dates retenues par Philippe Julien sont les suivantes : 1953, 1959, 1966, 1973. Pourtant la dernière date, celle qui correspond à l’introduction des nœuds borroméens, doit être mise à part puisque seule cette nouvelle topologie permet de réunir consistamment le symbolique, l’imaginaire et le réel (S-I-R). Pour les dates et les problématiques antérieures, il faut se contenter de rapports binaires tels que : S-I (53), I-R (59), S-R (66). Cette répartition est très astucieuse, mais il nous semble qu’elle est une sous-partie de la grande division proposée par Jean Allouch : 36, 53, 75, c’est-à-dire qu’elle articule plus précisément la période du milieu. Ceci dit il existe une autre nuance à saisir, non négligeable : c’est celle qui nous voit avancer parfois la date de 1973, d’autres fois celle de 1975. 1973 voit l’introduction véritable des nœuds borroméens dans la théorie de Lacan ; 1975 est l’année du Séminaire Le Sinthome où une nouvelle espèce de nœud fait son apparition : le “nœud à quatre”. Il se peut bien qu’un débordement de la seule thématique R.S.I. se dessine alors ; nous en aurons confirmation avec cette autre date que nous proposons de considérer comme capitale pour la compréhension d’ensemble de la théorie : 1980 ou la “dissolution”. Voyons maintenant le contenu doctrinal de ces diverses phases (ou sous-phases).

La première phase de cette seconde grande période, donc, débute avec le fameux “Discours de Rome” en 1953 qui consacre le primat du symbolique sur l’imaginaire. En effet une des formules de Lacan est que “la vérité parle” à travers les formations de l’inconscient, et ne consiste qu’en ce dire ou plutôt en ce mi-dire. C’est d’abord pour défendre la conception freudienne de la fonction paternelle et de l’Œdipe que Lacan met en avant la dimension symbolique. — Or “à partir de 1959, Lacan ne part plus des réponses de Freud, mais de ses questions laissées en suspens" (p. 133). Il lui importe, non plus de distinguer le symbolique et l’imaginaire, mais cette fois l’imaginaire et le réel. On peut se demander par exemple si l’éthique de la psychanalyse ne doit pas évacuer le surmoi, conséquence de l’Œdipe d’après Freud, au pro fit de la sublimation ? Si, par l’effet métaphorisant du transfert, l’analyse n’est pas davantage une “prise de désir” qu’une prise de conscience ? C’est à cette époque que Lacan invente littéralement l’objet ‘a’, en distinguant deux identifications, l’une par l’aliénation en grand A (selon l’Idéal), l’autre par la séparation comme objet ‘a’ (dans le réel). — La troisième phase (1966-73) voit Lacan opposer directement le symbolique et le réel au moyen de la logique. Voici, un peu longuement, les balises essentielles proposées par Philippe Julien : “1° Le dire vrai qu’est la vérité qui parle ne dispense pas du savoir. Laisser parler la vérité conduit à l’analyse indéfinie, dixit Freud. Mais il y a du savoir à conquérir sur la vérité, de ce savoir qu’est l’inconscient lui-même, à distinguer de ses formations par lesquelles la vérité parle sans fin. 2° A la distinction entre symbolique et réel, entre vérité et savoir, correspond cet autre : entre le signifiant de la parole et la lettre qui est de l’ordre de l’écrit. En effet, pas de savoir du réel sans l’inscription de la lettre, pour une transmission qui tienne en fin d’analyse et au-delà. Ainsi Lacan se fait logicien en partant d’Aristote ; il promeut un ‘discours sans parole’, c’est-à-dire le mathème. 3° De cette recherche d’un bout de réel vont résulter deux sortes de mathèmes : d’une part, ceux des quatre liens sociaux existants, que l’analyse permet de repérer ; d’autre part les formules quantiques de la sexuation, soit côté homme soit côté femme, là où justement “il n’y a pas de rapport sexuel”, pas de lien social inscriptible entre un homme et une femme, parce qu’il n’y a pas de savoir de la jouissance de l’Autre, de l’autre sexe" (p. 135). — Enfin, en 1973, pour Philippe Julien a lieu une quatrième phase où se trouvent réunies enfin les trois lettres S.I.R.. Le logicien bute sur la limite du mathème, justement sur l’impossible du rapport sexuel — impossible à démontrer aussi bien. La logique n’est donc pas la science du réel attendue. Peut-être alors la topologie peut en montrer, en transmettre même quelque chose. L’écriture topologique ne se fonde que sur des rapports de voisinage ; or, pour accoler le symbolique et le réel, il faut réintroduire la dimension de l’imaginaire. Justement c’est ce que permet le nœud borroméen : imaginariser la jonction ininscriptible entre le symbolique et le réel. Le nœud “lacanien” se nomme désormais S.I.R., mais les trois dimensions elles-mêmes ne se distinguent plus par leur nomination respective ; autrement dit elles s’appliquent moins à chacun des ronds pris séparément qu’elles ne définissent le nœud lui-même, dans sa triplicité. Les équivalences sont les suivantes : 1° Le réel représente l’existence du nœud ; 2° l’imaginaire en est la consistance borroméenne (ce qui fait que chaque rond ne tient avec un deuxième que par l’intermédiaire d’un troisième) ; 3° enfin le symbolique fait le trou où peut se nicher la cause du désir, soit l’objet petit ‘a’.

Mais en 1975, une modification est apportée à la théorie du nœud borroméen. En effet une nomination est toujours nécessaire pour conduire la cure et parvenir à la mise en place finale de l’objet ‘a’. Or cela n’est pas possible par le nœud à trois; il faut retrouver la fonction nommante prêtée autrefois par Lacan au symbolique, ou plus précisé­ment au Père symbolique. Dans la cure ce “père nommant” est le psychanalyste ; c’est lui qui finalement distingue mais aussi noue les trois dimensions. Ainsi le réel, c’est-à-dire le réel du nœud, comme tel, n’existe pas en soi ; à nouveau il faut du symbolique, de la nomination, bref du sujet. Car c’est toujours lui, au fond qui fait symptôme, qui resurgit ici en vue d’une nouvelle définition dans le cadre de la théorie borroméenne. Ce n’est pas autre chose que Lacan baptise du nom de sinthome ; c’est le psychanalyste aussi bien, faisant office de quatrième rond de ficelle ; enfin c’est Lacan, le père de toute cette histoire… Comme toujours, Lacan s’est mis en scène dans la théorie. Lui-même se définit comme l’inventeur, le père nommant de la dimension du réel, ou le réel comme “dit-mention” (il le dira aussi de l’objet ‘a’ et la jouissance : “champ de la jouissance (...) champ lacanien”. Ceci après avoir trouvé l’imaginaire dans la deuxième topique freudienne et le symbolique dans la première. Alors Lacan, symptôme de Freud? Oui, comme le réel est la réponse apportée à l’inconscient. “Le réel est ma réponse symptômatique à Freud”, dit Lacan. Mais le véritable symptôme-Lacan, de mon point de vue, ce n’est pas tant le réel que la réponse elle-même, c’est la nomination du réel, c’est Lacan-sujet ou Lacan-sinthome. C’est bien ce qu’écrit Philippe Julien : “Par son dire, Lacan-le-sinthome ‘désigne’ ce qui chez Freud ‘ne tombe pas d’accord’ : le symbolique, l’imaginaire et le réel qui ne se nomment pas d’eux-mêmes, ne font pas coïncidence, accord. Il y faut ce quart-élément qu’est Lacan" (p. 137). Seulement donner une réponse n’est pas nécessairement apporter une solution. Lacan jugeait lui-même assez sévèrement son “bilan”, savoir l’état de la psychanalyse à la fin des années 70. La plus grande difficulté que rencontre celle-ci, ce n’est pas la bataille théorique, mais c’est elle-même à la fois en dehors et en dedans. Lui manque précisément de “savoir y faire” avec le symbolique qu’elle est, qu’elle fait proliférer, dès lors qu’“elle s’attache seulement à conquérir ce savoir qu’est l’Unbewusst freudien" (p. 138). Comment éviter que la psychanalyse ne donne préférence à l’inconscient selon l’ordre symbolique et ne verse ainsi, habituellement, dans l’hystérisation langagière ? La réponse de Lacan à ce problème fut de créer un lieu propre à instaurer une contre-analyse. Ce réel, ce fut l’Ecole freudienne de Paris, l’école de Lacan, où devait s’inventer un “lien entre analystes qui soit de l’ordre de l’effet même de l’expérience analytique" (p. 139). Ce fut aussi sa dissolution en 1980, et donc aussi la reconnaissance d’un échec. L’EFP, symptôme de Lacan ? Sans doute, mais inversement, lorsque cette école oublie le retour à Freud, Lacan se fait le symptôme de cet oubli par l’acte de dissolution qui est aussi la décision de s’exclure lui-même. 1980 : cette date ne doit pas être oubliée (à son tour!) de la périodisation tentée jusque là, elle marque la fin de la dernière phase, et ne constitue rien moins qu’une assez spectaculaire “défense et illustration du sujet”. Il faut montrer que la dissolution de l’EFP ne fut pas une véritable fin, car pour les “lacaniens” il n’y a pas d’autre issue que de se faire le symptôme de Lacan et de proposer, comme le voulait Lacan lui-même au moment de dissoudre, “une contre-expérience qui compense" (J. Lacan, “Lettre de dissolution”, 5 janvier 1980, in Ornicar ?, 20/21, 1980, p. 10). La réponse des lacaniens — freudiens également en ce sens qu’ils restent pris dans le “champ du symptôme” — sera de privilégier et de suivre la piste du “nouvel imaginaire”, en tentant de concilier l’inconciliable, soit une catégorie (l’imaginaire) et un paradigme (toujours le sujet). Nous concevons très bien que, ayant débuté par ce problème, la psychanalyse lacanienne y revienne comme à un port d’attache. C’est tout naturellement en développant cette “science” de l’imaginaire qu’est la topologie, et en enveloppant en retour toute la théorie analytique en elle, que s’effectuent les plus récentes et plus décisives avancées du lacanisme.