mercredi 29 décembre 2010

Le Réel quantique et le Réel en psychanalyse

Entre physique quantique et psychanalyse, il peut être tentant de comparer deux conceptions du réel qui paraissent, à bien des égards, similaires. Le premier préjugé que fait tomber la théorie quantique est celui de la dualité nature/culture, ou plus exactement monde naturel / monde symbolique. Rien n'est plus facile de montrer que, du point de vue quantique, "il y a du savoir dans le réel" (selon la formule de Lacan) puisque par exemple un électron observé va répercuter ce fait dans son comportement, c'est-à-dire est capable d'emprunter toutes les directions possibles programmées par la fonction d'onde. Plus radicalement la physique quantique remet en question la notion même de nature et l'idée d'harmonie qui lui est attachée, comme résultat d'une simple projection anthropomorphique. Ce qui n'est pas imaginaire c'est que la nature, ou plutôt la matière semble en connaître un rayon sur ses propres lois (cela n'a rien à voir avec la rationalité et/ou la divinité immanente à la Nature dans les philosophies antiques). Par exemple, selon la physique quantique, la réalité des objets matériels est constituée par l'"effondrement" de la fonction d'onde qui se produit quand le processus quantique affecte le niveau défini par la seconde loi de la thermodynamique, donc en tant qu'il est enregistré d'une certaine manière, fût-ce par le discours scientifique lui-même. On peut supposer que l'enregistrement d'un évènement se produit toujours avec un temps de retard, et donc que la réalité, comme le disait Freud à propos du trauma, se construit dans l'après-coup de son inscription. En dehors de cela le réel n'est que pure apparition, voire supposition. Une entité existe aussi longtemps qu'elle n'enregistre pas sa non-existence ; un proton est capable de disparaître parce qu'il n'est pas observé ou parce qu'il s'est reconnu lui-même... dans son irréalité ! On retrouve là un axiome lacanien, qui est la disjonction du savoir et de l'être et qui signifie la réfutation de "l'univers" philosophique, c'est-à-dire de l'univers tout court. En effet, l'application de la physique quantique au plan cosmologique réduit l'univers à une "fluctuation du vide", une pure fonction de déséquilibre qui l'empêche de se "connaître" lui-même et donc de disparaître avec tout ce qu'il contient. L'univers est foncièrement pathologique, déséquilibré, et tout ce qui existe en lui doit s'incliner devant ce fait qu'Epicure avait déjà nommé clinamen. La seule science possible du réel sera donc une clinique reposant sur le constat d'une perte... d'équilibre.

Mais si une entité ou un évènement n'existe qu'une fois observé, avec l'effondrement de la fonction d'onde, l'univers lui-même en tant qu'évènement n'a t-il pas besoin d'un Dieu observateur pour être ? Afin d'éliminer cette thèse trop facile, il faut juste faire état de la non-existence de l'univers en tant que totalité : pareille entité n'est nullement indispensable à ce que quelque chose ek-siste en lui, ou à travers lui. C'est bien ce que Lacan nous demande d'admettre à propos de "La" femme. Bref nous retrouvons la logique du pas-tout et la mathématique du transfini, ainsi que l'essentiel de la théorie lacanienne : l'inexistence de la Femme et le vide de la Chose primordiale... On pourrait développer de la sorte une série de parallèles entre physique quantique et psychanalyse : le rapport entre le trou noir et la Chose, la différentialité des signifiants et celle des particules, etc. En fin de compte la "nature" apparaît elle-même non pas différente de l'homme, non pas construite par lui et sa science, mais aussi étrange (unheimlich) que lui et aussi "savante" - de ce savoir cependant qui ne se sait pas.

On perçoit cependant le risque d'une "mauvaise" généralisation qui consisterait à transposer métaphoriquement les données quantiques plus ou moins confirmées ou relayées par la psychanalyse, pour aboutir à une nouvelle et pseudo vision philosophique du monde. A fortiori il n'est pas question d'agréer une "thèse quantique sur le réel" qui réduirait celui-ci à la différentialité ou à l'événementiel, et qui en outre reviendrait à confondre unitairement l'univers et le réel (voire à faire du second un attribut incertain du premier). En revanche, en s'inspirant par exemple du travail effectué naguère par François Laruelle sur la théorie des "fractales" de Mandelbrot, consistant à transformer ce modèle encore restreint en une véritable "théorie de la fractalité généralisée" (cf. Théorie des identités, 1992) , il est possible d'utiliser la physique quantique depuis une posture non-philosophique (Laruelle dirait peut-être aujourd'hui : générique) afin d'élaborer un concept vraiment universel des quanta, de l'univers quantique avec ses variables et ses incertitudes, tout en y ajoutant (pourquoi non ?) les données propres de la psychanalyse.