mercredi 29 décembre 2010

Lacan (pas vraiment) avec les philosophes

Il est toujours intéressant d'étudier les principales interprétations philosophiques de la pensée lacanienne. Cependant celles-ci ne peuvent s’opérer qu’à partir des propres lectures philosophiques de Lacan, son dialogue acharné avec la philosophie en général et certains auteurs en particulier. En réalité les liens de Lacan avec les philosophes apparaissent doubles et peut-être triples : il faut y inclure ses rapports avec les auteurs classiques, l’intérêt (plus ou moins critique) que lui portent les auteurs contemporains, enfin la relation de ces derniers avec les premiers. C’est pourquoi  je dirais que les lectures philosophiques de Lacan et les études philosophiques sur Lacan (autant que le “lacanisme” affiché de certains philosophes) forment un système s’auto-interprétant.

Donc si Lacan n’est pas “philosophe”, il fréquente assidûment la philosophie c’est-à-dire tous les grands philosophes, comme s’il s’agissait pour lui de (se) détourner (de) la philosophie en la contournant le plus largement, le plus complètement possible. Il ne pouvait plus se contenter de l’éviter, à l’instar de Freud, au nom d’un simple idéal scientiste. (même si Freud s'est inspiré de fait de nombreux philosophes). Non seulement Lacan a “emprunté” les voies de la philosophie, mais il a utilisé les doctrines philosophiques en les détournant, en les pillant (au grand dam de certains). D’Aristote à Heidegger, en passant par Descartes, l’enjeu de ces lectures reste sans aucun doute le statut et la structure du Sujet. Les “classiques” sont ainsi questionnés par lui et sommés d’apporter leur contribution “posthume” au fondement d’un Sujet qui a priori n’est pas le leur : le “Sujet de l’inconscient” !

Il est intéressant d’examiner comment ces lectures philosophiques de Lacan suscitent parallèlement les interprétations des philosophes contemporains, et comment ces lectures nouvelles reviennent à faire triompher le “principe de philosophie suffisante” en émoussant bien souvent les avancées lacaniennes à propos du Sujet, de la Jouissance et du Réel. A partir du détournement de la philosophie par Lacan, ils tentent bien souvent de faire un retour désespéré à la philosophie... Il n’est pas sûr que les philosophes lecteurs de Lacan aient bien perçu ce qui motivait l’insistance de Lacan dans la quête du Sujet, taxée par certains d’anachronique, de phallo­centrique, etc. S’ils ne peuvent reconnaître ce Sujet, c’est qu’il est le produit non pas seulement du signifiant mais aussi le produit d’une perte réelle. Un Réel dont le philosophe n'a simplement pas la moindre idée. En bref, ce Sujet lacanien est le Sujet de la clinique, et bien sûr il n’y a pas de clinique philosophique. Aussi impertinente qu’elle puisse paraître, ma thèse est donc que Lacan est plutôt “mal lu” par les philosophes... Non que ces lectures ne soient excellentes et remarquables philosophiquement, tout au contraire ; mais d’une part la véritable dimension du Sujet, soit le ternaire R.S.I., leur échappe régulièrement, et d’autre part l’instance théorique elle-même (pendant de la clinique) n’est pas relevée ou problématisée. Car si les meilleurs de ces commentaires voient justement dans le Sujet le roc (d’autant plus inébranlable qu’il est faillé) de la pensée lacanienne, ils sont loin d’appréhender cette théorie du Sujet comme telle ; ce qui veut dire d’une part qu’ils rabattent ladite théorie sur une des quelconques philosophies du sujet (cartésienne, hégélienne, etc.) et d’autre part qu’ils croient détenir la vérité sur Lacan à partir de l’influence selon eux décisive de tel ou tel grand philosophe. On pourrait dire de tous ces commentaires philosophiques de Lacan qu’ils sont “collants” ; ils nouent des liens (le fameux “Lacan avec les philosophes”) là où Lacan cherchait plutôt des ruptures. Or dans un premier temps, il est bien plus utile d’historiciser ces fréquentations pour définir leur influence réelle sur l’ensemble et surtout tenter de découvrir la logique — s’il y en a une — de ce parcours ; ensuite éventuellement, nous serions fondés à établir la complète équivalence de ces apports philosophiques sur la théorie lacanienne comme telle.

On commencerait par évoquer les lectures hégéliennes de Lacan, sous les auspices de Kojève que Lacan reconnaissait comme son “maître” ; d’où la tentation en retour, chez certains lecteurs de Lacan, de voir en celui-ci un “maître absolu” de style essentiellement hégélien. Puis vient la figure non moins mythique d’un Lacan “ami” de Heidegger, adepte de la “différence ontologique” et de la “parole vraie” ; un Lacan heideggerien en somme que les “déconstructeurs” néo-heideggeriens récupèrent à leur tour dans les filets de la différance — sans qu’ils ne cessent de l’“aimer” beaucoup, bien sûr, ni de le “relire”. Pour d’autres, le “vrai Lacan” est cartésien, il est celui qui a repris le cogito et identifié le Sujet de l’inconscient au Sujet de la science moderne, forclos comme tel ; mais comment ne pas lui imputer dès lors les impasses métaphysiques d’un Descartes et les limites inhérentes à la science mathématisable (limites entrevues à la fin de son enseignement avec la doctrine de la Lettre et la topologie des nœuds). Enfin serait-il possible de ne pas relire Platon pour saisir les présupposés ontologiques et les enjeux éthiques essentiels, savoir ce qu’il en est enfin de la philosophie, de la non-philosophie ou de l’anti-philosophie de Lacan ? A confronter ainsi le désir du psychanalyste au désir du philosophe, tous deux attestés historiquement, l’on ne peut que retrouver la pointe d’une problématique désignée comme étant celle du Sujet.

Un fil conducteur s’impose si l’on admet que la méthode de Lacan est bien celle du détournement. Celle-ci inclut dans son principe la pratique généralisée du retour ; un retour élargi au maximum comme si le contournement le plus large de la philosophie et de son histoire était le plus sûr moyen de s’en dé­tourner. On n’a pas assez relevé chez Lacan ce désir de maîtriser totalement la geste philosophique, qui le conduit sans cesse à revenir aux origines mêmes de la philosophie, Platon et Aristote notamment. Lacan étudie et apostrophe les “grands”, c’est-à-dire s’explique avec La philosophie, dont il suppose la clôture. Dans ces conditions on peut parler de l’“anti-philosophie” de Lacan : l’image de celui qui, tout seul, s’oppose à la philosophie (dans un contexte polémique, il faut le signaler, qui est celui de 1972-74 où il s’agit de riposter à l’“anti-psychanalyse” de Deleuze et Guattari). Soulignons combien ce geste en lui-même, ces opérations de détournement et de déplacement restent ambigus et relativement philosophiques ; mais rappelons aussi que le résultat, la “théorie lacanienne” elle-même, n’est pas simplement “une” philosophie mais bien une division d’avec la philosophie. A chaque fois une telle division se produit, car si Lacan prend appui sur des “points indivis”, comme l’écrit François Regnault (Conférences d’esthétique lacanienne, Paris, Aglama, 1997), entre lui-même et les auteurs qu’il fréquente, c’est pour “diviser ces points indivis de sorte qu’on aperçoive leur versant philosophique, renvoyant à un système ou une vision du monde, et leur versant analytique, relatif à une opération des chaînes signifiantes, aux formations de l’inconscient ou aux propriétés du sujet”.

Munis de cette "clef" de lecture, on pourrait refaire le grand tour de Lacan, dont on a dit que c’était un retour, et en marquer chronologiquement les quatre grandes étapes dans la mesure où elles balisent une réflexion sur le Sujet et correspondent à une “division” spécifique, déterminante pour l’ensemble de la théorie. A ce “Sujet” donc - ceci pour écarter d'autres références non moins essentielles de Lacan, comme Spinoza, Marx, etc. -  les références essentielles de Lacan sont successivement Hegel via Kojève et Bataille (années 30 et 40, sur l’intersubjectivité et le Sujet du désir), Heidegger (années 50, sur le “parlêtre” ou Sujet de la parole), Descartes (années 60, sur le Sujet du signifiant ou Sujet de l’inconscient), enfin Platon et surtout Aristote (années 70 — dans la mesure même où, paradoxalement, la référence au Sujet s'y fait moins explicite tout en restant fondamentale).