mercredi 29 décembre 2010

Lacan et Derrida liés ? Au sujet du nom.

Rendre hommage à Lacan, ne pas cesser de le relire, c’est ce qu’on appelle “l’aimer” : “Voyez-vous, je crois que nous nous sommes beaucoup aimés, Lacan et moi" déclare Jacques Derrida... (J. Derrida, “Pour l’amour de Lacan”, in Lacan avec les philosophes, Paris, Albin Michel, 1990, p. 399). Ce dire — le dire — est provoquant puisqu’il revient à définir un “être-avec” Lacan sur le mode de l’échange le plus insensé qui soit : l’échange amoureux. Etant donné le caractère privé, voire privilégié, de ces prémisses, nous devrions peut-être renoncer à toute analyse objective qui établirait un quelconque “sens” (par exemple en terme d’“influence”) dans ce qui apparaît d’abord comme un transfert d’écritures. Pour Derrida, Lacan est d’abord celui qui n’a cessé de s’expliquer avec la philosophie, par conséquent celui avec qui les philosophes d’aujourd’hui doivent continuer de s’expliquer et de discuter. Cependant cet hommage ou cet amour, dont Derrida assure qu’il fut réciproque, s’appuie au passage sur un étrange rapport de filiation où chacun pourrait nommer l’autre aussi bien le “fils” que le “père”. Dans tous les cas “il y avait la mort entre nous (...) comme avec ou chez tous ceux qui s’aiment” (p. 408). Une fois monté ce décor de l’“entre deux” et de l’“être avec” Lacan, on peut rappeler les mini-drames qui s’y jouent. Un drame qui est plutôt un chiasme. En effet cette “reliure” de textes majeurs qu’on appelle les Ecrits (majeurs certes, mais datés aussi bien, sachant que Derrida s’intéresse surtout aux textes de 66, en particulier “Le séminaire sur la lettre volée”), ce livre majeur donc constituait à première vue un catalogue des motifs philosophiques les plus déconstructibles pour Derrida, du moins à l’époque, à savoir “le phonocentrisme, le logocentrisme, le phallocentrisme, la parole pleine comme vérité, le transcendantalisme du signifiant, le retour circulaire de la réappropriation vers le plus propre du lieu propre aux bords circonscrits du manque, etc." (id.), et jusqu’au discours heideggerien, lui même déjà dans le collimateur “bienveillant” de la déconstruction. Ce dernier ajout prouve bien, au demeurant, que la déconstruction n’est pas une critique mais une lecture, et qu’il n’y a pour elle pas d’autre moyen de lire que lire “avec” (par-dessus, par-dessous, en tournant tout autour, etc.). Le discours de Lacan apparaissait alors comme “à la fois le plus proche et le plus déconstructible”. Mais ce qu’il fallait d’abord défaire, c’était l’illusion d’un commentaire philosophique sur Lacan et sur la psychanalyse, qui laisserait libre cours, corrélativement, au fantasme d’une analyse du philosophe. Autrement dit il fallait défaire non pas le lien mais le sens du lien, et dans les deux sens. Il aurait fallu pour Lacan, sans doute, que le rapport entre philosophe et psychanalyste soit, sinon maîtrisable du moins explicable par l’analyse, et non rendu insaisissable par un brouillage des genres, comme il aurait fallu sans doute qu’une lettre arrive toujours à destination… Or ce point résume toute la “brouille” (ou l’embrouille) théorique entre Derrida et Lacan. Pour le premier, il suffit qu’une lettre puisse ne pas arriver à destination, car elle peut bien s’égarer et surtout se diviser, se démultiplier. Si bien que ce que Lacan, au contraire, tient pour essen­tiellement indivisible et qui constitue pour lui la matérialité même du signifiant, n’est pour Derrida qu’une idéalisation insoutenable de la lettre.

Cependant celui-ci n’ignore pas les avancées lacaniennes à propos de l’écriture, et l’infléchissement des thèmes phonocentriques peut-être dû en retour au succès des thèmes “grammatologiques” derridiens. Il n’est pas douteux qu’ait eu lieu, entre les deux hommes, une sorte d’interlocution souterraine voire “une lecture qui ne s’exhibe pas comme telle”. On sait que Lacan se laissait volontiers stimuler par ses contemporains ; pour autant il ne semble pas qu'un livre comme De la Grammatologie l'ait beaucoup influencé. Après tout, dès 1966, les préoccupations mathématiciennes de Lacan, basées sur la lettre comme synonyme de formalisation, l’emportent désormais sur les questions autour de la trace, du trait ou du pas, qui restent au contraire au cœur de la stratégie derridienne. En réalité le malentendu entre Derrida et Lacan ne fera que se creuser davantage, principalement autour de la relation du Nom et du Sujet. Pour Derrida, s’il faut parfois parler d’un, au nom d’un, ou comme-un, ce qui peut prendre le sens de la singularité ou de l’évènement, il n’y a nulle nécessité d’appeler cela “sujet”. En simplifiant beaucoup, disons que la prise en compte du nom propre dans l’écriture, avec ses effets de liaison et de déliaison, et jusqu’à ses divisions et déclinaisons internes suffisent à (dé)régler l’instance même du sujet. A ce propos, René Major avance la notion de “désistance” du sujet, et la méthode qui l’accompagne : l’“analyse désistentielle” (René Major, Lacan avec Derrida : analyse désistentielle, Paris, Mentha, 1991). Pour la déconstruction, le sujet, même décentré, n’est plus une référence ou un paradigme. En revanche la question du nom reste cruciale, c’est même à partir de là que se joue, se décide ou s’indécide l’existence d’une psychanalyse “derridienne”, ou d’une tendance “derridienne” de la psychanalyse (comme semble y tenir René Major et quelques autres). Il est évident que le nom étant toujours dispersé, disséminé, une doctrine ou une théorie peuvent toujours s'y rapporter, s'y décliner, jusqu’à finalement le faire disparaître, sans qu'il faille l'imputer nécessairement à un sujet. L'articulation lacanienne du nom et du sujet est bien plus cohérente. Pour Lacan élaborant la théorie des noeuds, le "propre du nom" ne réside pas davantage dans son unicité indivisible, mais au contraire dans sa division en trois boucles équivalentes, formant le nœud borroméen (réel, symbolique, imaginaire). Même si Lacan présente parfois cette trilogie comme son “nom propre”, en toute rigueur “Lacan” n’est pas ce nom propre puisqu’il s’agit plutôt d’“R.S.I.”. En revanche, le nom du philosophe “Derrida” fait problème ; c’est même, si l’on peut dire, le “nœud” du problème. L’expression “psychanalyse derridienne” apparaît finalement imprononçable parce que Derrida en tant qu'auteur ne saurait assumer aucune “paternité”, théorique ou pratique, de ce genre. La question du sujet fait barrage, aussi bien théoriquement que pratiquement, en effet. Qu'est-ce qui distingue fondamentalement la notion de castration de celle de dissémination, si ce n'est que la première n’a de sens que pour un sujet. “Dissémination”, pour la psychanalyse, n'est qu'une généralité philosophique, une porte bien inutilement enfoncée. La dissémination, c'est entendu, caractérise l’écriture. Mais le “phallocentrisme”, comme le dit Derrida, ou du moins la castration, n’a pas seulement pour but de la limiter voire de s’en protéger. Ce serait oublier qu’un réel en est la condition, un réel que ne connaît pas la philosophie, et qui est le réel (clinique, symptômal) du sujet. Le sujet à son tour est la condition de ce réel, puisqu’il n’y a de réel (d’imaginaire, ou de symbolique) qu'en tant que dit-mention pour un sujet.