jeudi 14 juin 2012

Lacan et le sujet de la métaphysique


Descartes est parfois présenté comme la référence philosophique principale de Lacan. Certes il est possible d’isoler un “moment” cartésien dans l’itinéraire philosophique de Lacan, situable entre les années 64 et 67. Certes Lacan propose une subversion du sujet cartésien, à la fois une refente de la rationalité scientifique par l’opposition savoir/vérité et un dépassement de l’“ego sum” par la “vérité inconsciente”. Mais la question est de savoir s’il ne prendrait pas trop appui sur le cogito, ou pire même si l’ensemble du champ psychanalytique ne serait pas ainsi empreint de métaphysique.

Dans les termes stricts d’une problématique du “sujet”, Lacan ne pourrait établir le sujet clivé de la psychanalyse qu’en ravivant le sujet de la métaphysique, traduction de ce que Lacan appelle le “sujet de la science” et qui n’est autre que le cogito. L’expression “sujet de la science” désigne, sur la trace de Descartes, un rapport particulier au savoir qui équivaut à une “position de sujet” à la fois inaugurale de la science et renforcée par elle. Il faut le voir comme un pur “corrélat” de la science, une position “face” au cosmos et non plus l’inclusion dans celui-ci. Mais ce sujet ne se soutient que d’une certitude qui est celle, métaphysique, d’un amarrage dans l’être. Pourtant le sujet de la science comme “limite” semble congruent avec la “division” du sujet psychanalytique. Et inversement l’inconscient tient sa limite constitutive de la même frontière que celle qui donne co­hérence au “sujet de la science”. Mais comme Lacan, par-delà le scientisme de Freud, écarte catégoriquement l’épistémologie, il ne reste plus qu’à rapporter l’idée d’une cohérence au cogito lui-même. Ou bien, deuxième hypothèse avancée par Lacan : il faudrait voir dans la logique l’“ombilic du sujet”. Mais par ailleurs Lacan se fonde sur Gödel pour déclarer l’impuissance de la logique à “suturer” le sujet de la science, obligeant donc à envisager un troisième lieu pour établir la vérité du sujet de la science. D’où la question : des critères de vérité appartiennent-ils en propre à la sphère de l’inconscient et de la psychanalyse ?

La psychanalyse mise sur l’opposition savoir/vérité, et sur le fait qu’elle ne vise pas un savoir sur un objet, pour déjouer le piège métaphysique. Mais cette opposition qui recoupe opportunément le clivage du sujet freudien, n’est-elle pas d’abord philosophique ? En effet la vérité du sujet freudien (soll ich werden) devient homologue au “je suis” cartésien, dès lors qu’on accrédite la lecture heideggerienne du cogito fondée sur la priorité du “sum”. Ainsi la mise en place du sujet freudien suppose l’opposition des séries savoir-objet/vérité-être en rejoignant (en apparence) le topos heideggerien du sujet de la métaphysique et de son dépassement. Mais cette lecture du cogito et la mise en avant du “sum” par Heidegger entraîne de la part de Lacan une thèse sur la causalité, cette fois en référence à Aristote. Si l’efficace du sujet de la science relève de la cause “formelle”, celle du sujet de l’inconscient comme sujet du signifiant relève de la causalité “matérielle”. Elle rejoint le “donc je suis” quand le sujet scientifique repose sur le “je pense”. Nous sommes donc pris dans une oscillation : d’un côté la réécriture logique du cogito tentée par Lacan vise à démarquer la psychanalyse dans le champ de la science, mais de l’autre le fondement de cette discrimination — à savoir le “sum”, donc le cogito — resterait classiquement philosophique.

Cependant les positions lacaniennes ne visent qu’à définir un sujet ; elles ramènent moins celui-ci au fondement qu’elles ne rappellent que le fondement, ici, n’est autre que le sujet. Alors que Heidegger voit dans l’hypokeimenon grec la vérité ontologique du subjectum cartésien, Lacan ramène le fonde­ment ontologique du cogito à la causalité matérielle du signifiant comme tel. Inversion dont ne semblent pas s’apercevoir les philosophes "professionnels" qui, dans leurs commentaires plus ou moins bien intentionnés, tentent à tout prix d’exhumer un Lacan cartésien ou, pire, heideggerien. La question de la causalité maté­rielle nous reconduit-elle d’Aristote à Heidegger vers un fondement de l’être ? Il est évident que la lecture lacanienne d’Aristote n’implique en rien une telle reconduction. Ce qui est recherché à travers Aristote, en vue d’une rénovation du cogito, ce n’est pas un fondement de l’être, ou la vérité de l’être, mais une causalité subjective et la vérité comme cause. Que Lacan utilise la conceptualité heideggerienne, à un certain moment, ne signifie donc pas forcément une  soumission au topos de la métaphysique et de son dépasse­ment.